Lundi 10 décembre 2018

Caillebotte

Peintre méconnu de l’impressionnisme

L'ŒIL

Le 1 juillet 2005 - 1527 mots

Mécène, amateur de régates, constructeur de bateaux, Caillebotte est tout cela, mais d’abord et avant tout il est peintre et artiste. La fondation de l’Hermitage remet en lumière l’originalité de cet acteur à part entière de l’impressionnisme.

Dresser un tableau complet de l’impressionnisme n’est envisageable qu’en redonnant à Gustave Caillebotte (1848-1894, ill. 3) sa place au sein du groupe en tant qu’artiste. La fondation de l’Hermitage sort ainsi cet homme de son rôle trop rebattu de mécène et de collectionneur pour remettre sur le devant de la scène son activité de peintre. Peut-être que la gloire et la fortune de ses pairs Monet, Degas, Pissarro, Renoir, Sisley auront éclipsé la sienne. Car sa place, dès le début de sa carrière, lui a été acquise. Ainsi il vend 635 francs (1903 euros) Les Raboteurs de parquet (1875) ou 301  francs (903 euros) les Peintres en bâtiment (1877) alors que les toiles de Renoir se négocient entre 20 et 260 francs (entre 60 et 780 euros) et celles Sisley entre 105 et 165 francs (315 et 495 euros). Certains avancent qu’il est mort trop tôt, à quarante-cinq ans à peine, mais que dire alors des trois cents tableaux qu’il a réalisés ? Son legs qui fit scandale, accepté finalement par l’État en 1896 (trente-trois œuvres, vingt-sept refusées), gravera son nom dans l’esprit du public en tant qu’hérétique car voulant faire rentrer dans les collections nationales des artistes refusés au Salon.
Tout commence en 1873, lorsque, licencié en droit, il décide d’entrer à l’École des beaux-arts de Paris. Il s’y prépare dans l’atelier de Léon Bonnat et s’inscrit ainsi dans la pure tradition académique. Il ne cherche pas à rejoindre la nouvelle peinture incarnée par Manet ou à être en opposition avec son milieu bourgeois, bien au contraire. Son cadre social lui convient parfaitement et ses parents ne manifestent aucune opposition à ce projet. Rapidement, il présente ses œuvres au Salon en 1875, dans le cadre officiel et bien-pensant où règnent les académiques : Carolus-Duran, Cabanel, Gustave Doré, Léon Bonnat, Fantin-Latour exposent parmi les 3 862 élus au palais de l’Industrie. Caillebotte avait déjà assisté à la première exposition inaugurale de l’impressionnisme en 1874 chez Nadar et initié une longue amitié avec Monet (il sera son exécuteur testamentaire). Les Raboteurs de parquet sont refusés. Cela incite Caillebotte à rejoindre les artistes qu’il admire. Cette même année, il achète à Drouot des toiles de Monet, Renoir, Sisley, Morisot.

Un œil photographique
Lors de la seconde exposition des impressionnistes en 1876 chez Durand-Ruel, les Raboteurs sont présentés au public, accompagnés du Déjeuner et du Jeune Homme à sa fenêtre. Les critiques qui le remarquent immédiatement sont partagés entre ovation pour Émile Blémont : « C’est étonnant de vérité, de vie, d’intimité simple et fraîche », et condamnation pour Émile Zola : « C’est une peinture tout à fait anti-artistique, une peinture claire comme le verre, bourgeoise à force d’exactitude. La photographie de la réalité, lorsqu’elle n’est pas rehaussée par l’empreinte originale du talent artistique, est chose pitoyable. »
Ces deux commentaires résument parfaitement le style de Caillebotte, en marge des autres impressionnistes. En effet, il peint avec une plus grande netteté, plus de réalisme ; ses cadrages sont audacieux et s’apparentent à la photographie prise en grand angle : le champ de vision est beaucoup plus large que la vision humaine et le premier plan est légèrement déformé. Cette utilisation d’une lentille donnant un autre point de vue de la réalité est particulièrement novatrice pour cette époque, démarche qui sera celle d’artistes comme Rodchenko ou Moholy-Nagy dans les années 1920. Le Déjeuner en est un parfait exemple : la table est déformée et l’assiette au bord du tableau est beaucoup trop grande ; elle ne semble pas intégrée la même perspective que le reste de la table. Rue de Paris, temps de pluie (1877) fonctionne sur le même modèle, les pavés du premier plan paraissent presque verticaux pour rapidement s’aplanir en suivant la ligne de fuite sur laquelle sont construits les immeubles à l’arrière-plan. Ses perspectives ont d’ailleurs été fortement stigmatisées par la critique qui les considérait comme trop accentuées.
L’intimité dont parle Blémont se comprend à travers le rapport que Caillebotte tisse avec les sujets peints qui n’ont pas l’air de remarquer l’artiste. Celui-ci est tellement intégré dans l’univers des protagonistes, qu’ils ne le regardent pas, l’ignorent ou détournent le regard. Dans Canotier au chapeau haut-de-forme (ill. 2), sa présence est évidente, là, juste devant cet homme qui rame. Le spectateur est happé par la scène au cadrage serré et prend la place de l’artiste, dans la barque.

Peintre de la vie moderne
Caillebotte ouvre aussi les portes de l’intimité quotidienne des Parisiens. Que fait la société bourgeoise sous la IIIe République ? Elle se promène dans les rues (ill. 7), à la campagne, canote sur la Seine (ill. 4, 5), lit, joue du piano, observe des balcons le bouillonnement de la rue (ill. 9)... Tous ces sujets ont une valeur de témoignage des mutations que connaît cette ville des temps modernes. L’élection à la présidence de Louis Napoléon Bonaparte le 10 décembre 1848 donne les pleins pouvoirs à la bourgeoisie sur les affaires, les mœurs et la culture. Dès 1853, Louis Napoléon devenu Napoléon III confie au baron Haussmann la restructuration de la capitale, balayant les petites rues moyenâgeuses propices aux barricades, embuscades et combats. Caillebotte réside dans ces nouveaux quartiers dans l’hôtel particulier familial à l’angle de la rue de Miromesnil et de la rue de Lisbonne (VIIIe arrondissement), au cœur des nouveaux territoires entre le parc Monceau et les grands boulevards, lieu d’élection des nouvelles fortunes, des artistes à la mode et des courtisanes. Des quartiers proches d’un symbole décliné par Monet : la gare Saint-Lazare. Du pont de l’Europe, les promeneurs sont fascinés par les locomotives à vapeur, évoquant le développement des réseaux ferroviaires permettant aux Parisiens de découvrir les loisirs à la campagne ou à la mer, thèmes que les impressionnistes saisiront directement sur le motif. Le Pont de l’Europe (ill. 7) de Caillebotte associe les classes aisées et les ouvriers : les différences sociales cohabitent dans ce théâtre de la ville moderne bousculée par la Révolution industrielle. Le code vestimentaire, cependant, rappelle que chacun est à sa place, les couleurs claires pour les ouvriers, les couleurs sombres pour les bourgeois. Cette composition est très étudiée, comme le montre les nombreux dessins et esquisses préparatoires mettant en place tous les détails de ses toiles, agissant comme une répétition avant la présentation de la pièce. Le chien au centre est sur l’axe séparant le tableau en deux parties, avec d’un côté le pont en métal et l’ouvrier, de l’autre, la route et le couple de notables discutant. Cette science de la composition est mise à l’épreuve également dans Rue de Paris, temps de pluie, où l’axe est cette fois tenu par le réverbère, isolant le couple regardant sur la gauche de la rue pavée. Inscrite dans une perspective très ouverte, la ligne des immeubles délimite un autre espace thématique.
Ses œuvres sont présentées régulièrement aux expositions impressionnistes à partir de 1876, manifestations qu’il financera et co-organisera pour certaines. Mais au fur et à mesure, les dissensions au sein du groupe montent. En 1880, Monet, Renoir, Sisley et Cézanne n’y assistent pas ; en 1881, Caillebotte la boude ainsi que celle de 1888, la dernière, où le néo-impressionnisme s’impose, soutenu par Degas et Pissarro.

Régates et construction navale
Déçu de l’éclatement de ce groupe d’amis et de réflexion, il va se tourner vers la navigation de plaisance et profite de la revente du patrimoine immobilier familial à la mort de sa mère en 1878 pour acheter avec son frère Martial une propriété au Petit-Gennevilliers, face à Argenteuil. Leur vie est partagée entre la vie parisienne et leur nouvel appartement haussmannien et les activités nautiques. Ces paysages de la Seine deviennent le cœur de ses tableaux (ill. 8), prétexte à l’étude de la lumière qui l’amène après 1882 à se rapprocher du traitement néo-impressionniste par une fragmentation de la touche et les effets de lumière. Il devient vice-président du Cercle de la voile de Paris en 1880, s’installe définitivement au Petit-Gennevilliers en 1881 et partage son temps entre la peinture, la conception et la construction de bateaux sur un chantier qu’il établit à côté de sa propriété, des courses nautiques où il est souvent classé parmi les premiers, la philatélie, l’horticulture. Sa peinture est plus décorative, et il continue de traduire en couleurs son environnement immédiat décliné à différentes saisons : La Promenade à Argenteuil (1883) ; Régates en mer, Trouville (1884) ; Les Roses, jardin du Petit-Gennevilliers (vers 1886) ; Petit Bras de la Seine à Argenteuil (1888) ; Voiliers sur la Seine à Argenteuil (1892) ; Madame Renoir dans le jardin du Petit-Gennevilliers (1891) ; Linge séchant (1893) ; Orchidées jaunes (1893)… Gustave Caillebotte meurt d’une congestion cérébrale
le 21 février 1894, toujours autant passionné par la peinture, amoureux de la nature et génie de l’architecture navale.

L'exposition

« Caillebotte. Au cœur de l’impressionnisme » se tient du 24 juin au 23 octobre, du mardi au dimanche de 10 h à 18 h, le jeudi jusqu’à 21 h. Tarifs : 15, 12 et 7 FS (9,7 ; 7,7 ; 4,5 euros). LAUSANNE, Fondation de l’Hermitage, 2 route du Signal, tél. 021 320 50 13, www.fondation-hermitage.ch

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°571 du 1 juillet 2005, avec le titre suivant : Caillebotte

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