Dimanche 15 septembre 2019

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Belgrade la ville phénix

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 16 décembre 2013 - 841 mots

Faire du tourisme à Belgrade : l’idée peut sembler surprenante en raison du passé mouvementé d’une ville encore meurtrie par la guerre. Et pourtant,
la ville serbe possède un patrimoine exceptionnel. Et un indéniable potentiel culturel...

Etymologiquement, Belgrade signifie la Ville Blanche, mais ses habitants la voient davantage comme la ville Phénix car elle renaît continuellement », explique Svetlana, notre guide. Fondée par les Celtes, colonisée par les Romains puis envahie par les Huns, l’Empire byzantin, les Ottomans et enfin l’Autriche, Belgrade a été détruite à de nombreuses reprises et bombardée cinq fois rien qu’au siècle dernier ! Les stigmates des dernières frappes aériennes, en 1999, lors de la guerre du Kosovo, sont d’ailleurs encore bien visibles. Certains bâtiments éventrés, comme le ministère de la Défense, ayant été conservés tels quels suscitent un profond malaise chez le visiteur qui tombe nez à nez avec ces blessures au cours d’un city-tour. « Après la guerre, le pays n’a pas eu les moyens de se reconstruire », explique, embarrassé, l’Office du tourisme de Serbie. Il n’empêche, difficile de ne pas percevoir la portée victimaire de ces ruines dans un contexte toujours très nationaliste. Vu son histoire tourmentée, et pas encore complètement pacifiée, partir à Belgrade pour tourisme peut donc sembler surprenant. Et pourtant, la ville en pleine renaissance possède bien des atouts.

Le XIXe siècle, l’âge d’or de Belgrade
Ce qui frappe, de prime abord, ce n’est pas son charme singulier, mais l’apparent manque de cohérence du tissu urbain de cette capitale qui, perpétuellement reconstruite, fait cohabiter une multitude de strates historiques. Pour avoir une vue d’ensemble et embrasser cette diversité, direction la forteresse : le Kalemegdan. La citadelle est en effet un concentré d’histoire qui réunit dans un même lieu un parc, un castrum romain, une résidence princière médiévale, un musée militaire et même un mausolée turc. Construit sur un piton rocheux, ce site est l’un des préférés des touristes, mais aussi des Belgradois qui aiment venir y jouer aux échecs, et surtout admirer la vue. Là, au pied du Vainqueur, la sculpture monumentale d’Ivan Meštrovic symbole de la ville, on savoure effectivement un des plus beaux panoramas sur Belgrade qui permet de comprendre sa situation au confluent de la Save et du Danube, et sa place de carrefour culturel entre les Balkans, l’Europe centrale et l’Orient.

Après avoir déambulé dans les dédales de la forteresse, on débouche sur un quartier extrêmement populaire : l’artère piétonne de Knez Mihailova. Largement remodelée à la fin du XIXe siècle, elle témoigne par son architecture de l’âge d’or de la Serbie qui, après des siècles d’occupation, revit enfin, s’embellit et se modernise. L’architecture cossue de cette rue rappelle cette époque fastueuse et effervescente où Belgrade était « la reine des Balkans » : l’Académie serbe des Sciences et des Arts, la néoromantique Bibliothèque municipale, ou encore le néobaroque café Ruski Car. La profusion de cafés historiques, les kafanas, est d’ailleurs une spécialité locale. Démonstration à quelques encablures de là, dans le quartier bohème de Skadarlija qui concentre un nombre impressionnant de troquets présentant une architecture et un décor typiquement balkaniques. Cette rue pavée, aux faux airs de Montmartre, est depuis la fin du XIXe siècle l’antre des artistes, des écrivains et des musiciens. Un lieu un peu hors du temps, qui dégage une ambiance folklorique rappelant l’univers d’Emir Kusturica.

Un peu plus loin, toujours au cœur du centre historique, changement d’horizon. La place de la République symbolise avec ses monuments académiques et imposants – statue équestre, musée et théâtre nationaux – la puissance institutionnelle de la ville au tournant du siècle. De cette place partent ensuite de longues avenues bordées de bâtiments classiques, et souvent massifs, à l’image du Vieux Palais ; une pâtisserie fin de siècle, rebaptisée le Versailles serbe, qui accueille aujourd’hui l’Assemblée municipale. Juste à côté ne manquez surtout pas une petite curiosité sur la rue du Prince-Milan, deux rares exemples d’Art nouveau en Serbie : l’Hôtel Moskva et la Fondation Vuk. Ces deux beaux édifices montrent, chacun à leur manière, l’adoption et l’hybridation de ce style au contact de l’héritage serbo-byzantin.

Belgrade underground

En redescendant vers le sud, en direction de la Save, on découvre encore un autre visage de Belgrade : Savamala. C’est le nouveau quartier à la mode où se développent les scènes alternatives, les squats d’artistes et les concept stores. Surplombant la Save, ce quartier évoque le Berlin des années 1990, avec ses anciens hangars, ateliers et docks progressivement transformés en cafés et galeries. La ville mise d’ailleurs fortement sur cette identité festive et branchée pour changer d’image. Si on ne peut que s’en réjouir, on peut cependant regretter que le patrimoine ancien ne dispose pas d’une protection aussi volontariste. Car, si certains édifices sont bien conservés, la majorité manque cruellement d’entretien. La situation des musées est d’ailleurs révélatrice ; les deux principaux, le Musée national et le Musée d’art contemporain, sont fermés pour travaux depuis des années. Si la ville possède un indubitable potentiel touristique, elle va devoir obligatoirement mieux valoriser son patrimoine pour s’imposer comme une destination culturelle.

Zemun 
Commune autrefois autonome, Zemun est aujourd’hui un quartier de Belgrade. Situé dans l’Empire d’Autriche, il marquait la frontière avec les Ottomans. Tout le quartier rappelle cette histoire : la tour du Millénaire, qui matérialise la limite de l’Empire austro-hongrois, et l’architecture qui évoque l’Europe centrale. Zemun compte ainsi plusieurs églises baroques, ainsi que des édifices néo-Renaissance ou de style Vienne 1900. L’autre particularité de Zemun est son lien très fort avec le Danube, dont il tire une partie de ses richesses. Une des activités favorites des Belgradois est d’aller manger dans les nombreux restaurants de pêcheurs situés au bord du fleuve, qui confèrent au quartier une ambiance pittoresque.

Galerie des fresques 
Cette galerie, rattachée au Musée national, rappellera sans doute au visiteur parisien le Musée des monuments français. En effet, ici aussi tout n’est que copie. Le lieu présente de nombreuses répliques de fresques d’églises et de monastères, mais aussi des moulages d’éléments lapidaires. Fondé dans les années 1950 pour recenser et diffuser le riche patrimoine religieux de la Yougoslavie, ce lieu permet de découvrir les trésors des grands sites orthodoxes : Dečani, Peć, Studenica ou encore Trogir.

Saint-Sava 
C’est l’un des symboles de Belgrade. Dominant la colline de Vracar, le temple de Saint-Sava, dédié au fondateur de l’Église serbe, est visible de tous les points de vue de la ville. Construit sur le modèle de Sainte-Sophie d’Istanbul, par Bogdan Nestorović et Aleksandar Deroko, son chantier a débuté en 1935, mais n’est toujours pas achevé ! L’intérieur de cet immense temple de style serbo-byzantin est en effet encore en chantier. Le jour où ce monument sera terminé, il sera l’un des plus grands édifices orthodoxes au monde.

Cathédrale Saint-Michel 
Malgré la ferveur de sa population, Belgrade compte peu d’églises. Un paradoxe qui s’explique par la longue occupation ottomane de la ville. Symboliquement, dès la reconquête de son indépendance, fut décidée la construction de la cathédrale Saint-Michel. Édifiée entre 1837 et 1840, elle est l’un des plus beaux lieux de culte de la ville, grâce à son décor flamboyant – iconostase, peintures murales – et à son apparence singulière, due à la rencontre de la tradition iconographique orthodoxe avec l’architecture baroque.

Ambassade de France 
Belgrade possède un important patrimoine Art déco, particulièrement intéressant pour sa synthèse entre modernisme international et style vernaculaire. Malheureusement, il est assez mal conservé, à l’exception de quelques édifices clefs, dont l’Ambassade de France, fruit de la collaboration entre le Français Roger-Henri Expert et l’architecte yougoslave Najman. La simplicité de ses lignes et son élégance moderniste, associées à un fin décor sculpté, en font une vitrine de la France à l’étranger.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°664 du 1 janvier 2014, avec le titre suivant : Belgrade la ville phénix

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