Barolo Notre-Dame des couleurs

L'ŒIL

Le 1 décembre 1999

Sur la route qui relie Alba au village de Barolo, au cœur des collines du Piémont, riche région agricole réputée pour ses vins et surtout sa fameuse truffe blanche, se niche la Cappella del Barolo réalisée par Sol LeWitt et David Tremlett. Une commande exemplaire lancée par les frères Bruno et Marcello Ceretto.

L’histoire a commencé il y a deux ans, alors que l’artiste anglais David Tremlett, dans le cadre de la manifestation Arte all’Arte, réalisait ses « sculptures picturales » dans trois salles du château Falletti de Barolo. Amateur de grands crus, il rencontre Bruno et Marcello Ceretto, producteurs de vins fameux comme le Barolo, le Barbaresco, le Brunate ou le Nebbiolo, et qui décernent chaque année le prix Langhe Ceretto à un ouvrage littéraire consacré à la culture alimentaire dans son acception la plus large. Mécènes dans l’âme, ils sont séduits par l’œuvre de Tremlett et lui confient la petite chapelle Madonna delle Grazie, une construction modeste d’une vingtaine de m2, érigée en 1914 par un riche paysan mais aujourd’hui fortement dégradée par des années d’oubli. Originellement destinée à abriter les ouvriers du domaine en cas d’intempéries violentes, cette chapelle, bien que protégée par sa divine patronne, n’a jamais été consacrée. Ravi, David Tremlett accepte pour le décor intérieur et propose à l’artiste américain Sol LeWitt d’investir l’extérieur du bâtiment. En mai dernier, la restauration du gros œuvre ayant été terminée, la chapelle est confiée aux artistes.

Un sculpteur de fresques
David Tremlett, 54 ans, jouit d’une réputation internationale grâce à un questionnement original de la sculpture. Il inscrit sa démarche, et ceci pourrait paraître un peu étrange au premier abord, dans la surface plane des murs, comme s’ils étaient des volumes. « Plus la surface est plate, plus ma sculpture en est une » déclare-t-il. L’artiste réalise ce qu’il appelle des wall drawings, des dessins muraux. Ces sculptures abstraites jouent sur l’ambiguïté car le rendu est assez proche de la fresque, et le matériau employé est plutôt éloigné de la sculpture car il s’agit de pastel mou. Il travaille cette matière fragile avec les mains ; un engagement physique qui le rapproche ainsi du domaine de la sculpture. Il applique des couleurs chaudes proches de la terre à même la paroi, sans chercher à en dissimuler les aspérités, et réalise des surfaces très lisses, sans relief. Elles ne sont pas uniformes pour autant, car ces parois portent les traces de l’application manuelle du pastel qui donnent une curieuse vibration avec la lumière. Les sculptures picturales sont abstraites, les formes douces, assez éloignées des figures géométriques acérées qui ont fait le succès de son ami Sol LeWitt. Mais, si les œuvres de ces deux artistes offrent parfois de singuliers contrastes, elles présentent aussi bien des similitudes. Les compositions apaisantes de Tremlett, paysage mental ou réminiscences de voyages, font l’objet de nombreuses commandes publiques que ce soit ici en Italie, ou encore en France, comme l’église de Courmelois, à Val de Vesle réalisée en 1989.

Des dessins à même le mur
Sol LeWitt est lui aussi très sollicité par les villes et les musées. Ses wall drawings géométriques et fortement colorés ont un succès croissant depuis le premier essai effectué en 1968. On en compte aujourd’hui entre 700 et 800, dont deux réalisations importantes en France : une salle du château de Oiron (1979) et la rotonde octogonale du Musée de Picardie à Amiens (1992). À l’instar de David Tremlett, Sol LeWitt est tout d’abord sculpteur, au sein du mouvement minimal américain dans les années 60. Parallèlement, il développe un travail conceptuel à partir de dessins réalisés à même le mur. Chacun des wall drawings est pensé et formulé, mais sa réalisation ne revient pas à l’artiste car pour lui « l’œuvre d’art est la manifestation d’une idée. C’est une idée et pas un objet ». Les dessins s’appuient sur des figures géométriques d’abord droites, et depuis quelques années courbes, tandis que les couleurs font progressivement leur apparition. Chaque composition est spécifique au lieu (aucune n’est préparée à l’avance car elle doit tenir compte du bâtiment et de l’environnement) et interprétée par des assistants comme une partition musicale.
La réhabilitation de la chapelle Madonna delle Grazie souligne combien les interventions de ces artistes sont contrastées mais complémentaires, tant sur le plan conceptuel que formel. Sol LeWitt a pensé, pour l’extérieur de la petite chapelle, un ensemble presque byzantin par la luminosité des tons et la simplicité du dessin. Les couleurs primaires et secondaires ont une intensité qui varie avec la lumière. Elles donnent un aspect merveilleux à cet édifice sans prétention, tandis que les grands aplats aux teintes adoucies de David Tremlett confèrent à l’intérieur une dimension contemplative. Sol LeWitt a insisté pour que la vivacité presque choquante des couleurs soit entretenue, la chapelle devant rester le point de ralliement qu’elle était auparavant pour les paysans. Quant aux « fresques » internes, elles nécessiteront une surveillance régulière car la conservation du pastel est délicate. Opposant des lignes courbes aux parties parfaitement droites des parois externes, et de grandes horizontales pour recouvrir les parois courbes de l’abside, LeWitt se joue de l’architecture et de la vision.

Hommage à Masaccio et Giotto
L’artiste américain, qui séjourne régulièrement en Italie, dit avoir été influencé par les grands fresquistes italiens du Quattrocento comme Masaccio, Fra Angelico, Lippi et surtout Giotto à propos desquels il dit : « ils font partie de mon expérience personnelle et nourrissent mon art ». Il est vrai que les combinaisons de lignes et de couleurs même si elles peuvent surprendre dans un tel paysage, ne sont pas complètement étrangères à l’art italien. Une même adéquation avec le lieu se poursuit dans la nef, quoique plus tempérée, avec une approche linéaire du dessin et de la couleur : en effet, contrairement aux murs externes, les couches colorées sont séparées par une ligne blanche tantôt courbe, tantôt droite. L’abside constituée de bleu et de rouge, rappelle ainsi la dédicace de ce lieu à la Vierge et souligne le caractère sacré du chœur. La chapelle laïque prend une dimension propice à la méditation. La parure de la Cappella del Barolo, comme l’ont baptisée les artistes, a été complétée en association avec plusieurs artisans prestigieux. Le portail en chêne a été façonné par les meilleurs ouvriers de la région, tandis que le sol a été recouvert de marbre crème et marron, dont les configurations ont été décidées par Tremlett. L’artiste anglais a élaboré les vitraux, exécutés dans les grandes verreries de Murano, et a également dessiné les vêtements liturgiques bien qu’il n’y ait pas d’activité religieuse dans cet endroit. Deux chasubles combinant le rose, le vert, le pourpre et le blanc (couleurs liturgiques traditionnelles) ont été réalisées par la célèbre maison de couture Missoni. Enthousiasmés par le résultat du projet, les frères Ceretto pensent déjà aux trois autres chapelles du domaine, et devraient faire appel à LeWitt et Tremlett pour leur trouver des successeurs, tandis que l’architecte Pei a été contacté pour élaborer le programme architectural des chais du domaine.

La Chapelle de la Madonna delle Grazie ou Cappella del Barolo se situe à 10 km au sud d’Albe sur la route de Barolo, au beau milieu des vignes. Pour y accéder, suivre une route de campagne qui mène au domaine viticole des frères Ceretto. On peut la visiter tous les jours, à peu près de 8 h à 20 h. Le gardien des chais tout proches assure le rôle de guide si nécessaire. Pour tout renseignement : Ceretto, Loc. San Cassiano 34, 12051 Alba, tél. 00 39 0173 28 25 82.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°512 du 1 décembre 1999, avec le titre suivant : Barolo Notre-Dame des couleurs

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