Aude Cordonnier : Mise à feu du LAAC de Dunkerque

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 1 juillet 2005 - 1239 mots

Sous le nom poétique de LAAC se cache le Lieu d’art et d’action contemporaine, nouvel outil dunkerquois dévolu à la redécouverte de trois décennies de création entre 1950 et 1980, à la lumière de la création contemporaine. L’ancien musée d’Art contemporain incarne sous l’impulsion de la conservatrice en chef des musées de
Dunkerque, Aude Cordonnier, le renouveau de cette ville portuaire.

À l’origine du projet du LAAC, une collection et un bâtiment voulus par Gilbert Delaine,  amateur d’art passionné, et une soixantaine d’entrepreneurs. 1982, le musée d’une étonnante blancheur dû à l’architecte Jean Willerval pousse au sein d’un jardin paysager de quatre hectares ponctué de sculptures (ill. 6). Après quelques années fastes, les lieux périclitent, hésitent sur leur vocation. Une errance qui sera fatale : ils ferment en 1997, la collection est transférée au musée des Beaux-Arts. Il faudra huit ans pour que le musée métamorphosé en LAAC, enfin rénové, accueille sa raison d’être, la collection Delaine, l’une des plus importantes en France à couvrir les années 1950-1980. Charpentée autour de mouvements phares comme Cobra (avec un ensemble unique de Karel Appel, ill. 3, et des œuvres d’Alechinsky notamment) et la seconde école de Paris regroupant les peintres Alfred Manessier, Pierre Soulages, Hans Hartung et George Mathieu entre autres, l’ensemble pictural, graphique et sculptural rassemble aujourd’hui plus de neuf cents pièces. On y croise le nouveau réalisme incarné par Arman (ill. 5) et César (ill. 1), la figuration narrative d’Hervé Télémaque, Bernard Rancillac ou Peter Klasen (ill. 2) et un témoignage du Pop Art, une Car Crash de Warhol (ill. 7) datant de 1963. La tradition figurative s’inscrit dans les œuvres de Van Hecke (ill. 4), Édouard Pignon, André Fougeron et deux sculpteurs du Nord, Eugène Dodeigne et Jean Roulland. Pour Supports-Surfaces, le mouvement est esquissé par des œuvres de Noël Dolla, Claude Viallat ou Bernard Pagès. Bref un panorama parfois incomplet mais d’une grande richesse, principalement français et pictural, de trois décennies florissantes.

Comment peut-on échapper à la tentation ou au risque d’édifier un mausolée au fondateur Gilbert Delaine et sa collection ?
La première chose, pour y échapper, c’est qu’il faut en parler. Gilbert Delaine est au cœur de cette collection, donc on a lui fait une salle dans le musée, la seule salle qui ne bougera pas au premier étage, ni même dans son contenu. Elle synthétise l’homme, sa passion mais aussi un territoire en mouvement et un temps, les années 1960 et 1970. Il s’agit du point d’ancrage qui nous permet de ne pas rester enfermés sur nous-mêmes. Je pense que ce qu’a fait Gilbert Delaine n’a pas été assez mis en valeur jusqu’à présent et c’est vraiment important qu’on lui rende l’hommage qu’il mérite. Après, au-delà du « mausolée de Gilbert Delaine », on pourrait dire d’ailleurs « mausolée des années 1960 et 1970 », c’est impossible de faire vivre un lieu sans lui donner une actualité. La collection est au cœur de notre projet mais le projet n’est pas la collection.

Quel est donc ce projet ?
Nous souhaitons éclairer cette collection, dans le temps, c’est-à-dire remonter dans les années 1930, car ce qui naît dans les années 1960 est très souvent ancré dans cette décennie, pour aller vers l’actualité. Autour non pas de l’esthétique mais autour des questionnements et des postures : l’expression libre, l’engagement de l’œuvre, la figure humaine… Et pour cela le bâtiment même du LAAC va nous y aider. La structure est éclatée autour d’un forum central avec huit pièces qui s’articulent autour, et qui nous permettent de faciliter notre réponse à ce type de défi. Impossible pour nous en revanche de présenter un artiste dans sa continuité, on le fera mais ailleurs, au musée des Beaux-Arts par exemple.
Dans un second temps, à partir de cette collection, nous souhaitons offrir des cartes blanches à des critiques, à des artistes, à des collectionneurs, à des structures culturelles, à des étudiants d’écoles d’art, pour engager un dialogue avec cette collection et qu’ils puissent y apposer leur propre empreinte. Un collectionneur pourra apporter ses propres œuvres, un critique pourra constituer un projet rassemblant des œuvres extérieures à la collection, un artiste pourra créer. Il faut favoriser une rencontre dynamique, vive, productive entre ces acteurs et la collection. On demandera aussi à chacun de choisir dans la collection les œuvres qui croisent leur propre champ de recherches et de penser un accrochage.
Enfin troisième angle de développement : organiser des rencontres avec d’autres formes d’art, ce qui était le cas à l’origine de ce lieu lorsqu’il était un musée, en exploitant le forum naturel du LAAC avec des moments musicaux, des promenades chorégraphiques, des performances, des rencontres vidéo, autour des œuvres, de l’espace même du bâtiment et du jardin, et du territoire dunkerquois élargi.

Avez-vous la possibilité d’effectuer des acquisitions afin de compléter certains ensembles de la collection ?
Comme beaucoup d’œuvres resteront en réserve, qu’on ne peut pas tout montrer dans l’espace, l’acquisition n’est pas une absolue priorité même si elle reste une évidence. Il ne s’agit pas de mener une politique d’acquisitions tous azimuts pour devenir la plus grosse collection. L’idée est bien de mettre en place une alternative, d’enrichir temporairement la collection par des prêts et des dépôts d’institutions et de collectionneurs. Pour l’exposition inaugurale, le Musée national d’art moderne nous prête près de soixante œuvres pour compléter notre fonds de façon ponctuelle dans trois domaines. Les artistes importants qui manquent – par exemple Asger Jorn par rapport au mouvement Cobra –, des œuvres historiques d’artistes importants dans la collection afin de créer un jalon essentiel avec nos pièces – Manessier dont nous possédons un ensemble de vingt-sept œuvres mais aucune des années 1950 par exemple – et puis des compléments pour certains artistes dont nous n’avons qu’une pièce, et dont on veut rendre le travail plus clair, plus explicite.   Les acquisitions seront très prudentes, pointues, très argumentées sur le mode de raisonnement des prêts et des dépôts, pour entrer en résonance avec la collection. On ne va pas remplir le vide à tout prix. Toutefois, la ville nous réserve la possibilité de répondre à une occasion exceptionnelle d’achat comme ce fut le cas pour une œuvre de Jean Bazaine, Les enfants dans la ville de 1945.
En revanche, nous allons mettre en place le principe très stimulant de la commande, à l’occasion des projets de carte blanche et susciter des commandes en lien avec le territoire. Ces œuvres seront issues directement de ce travail d’action qui est au cœur du projet du LAAC.

Dans quel état d’esprit sont les Dunkerquois ?
Ils attendaient que ce lieu qui était fermé depuis longtemps et qui était un peu synonyme d’abandon, devienne synonyme de vie, de vitalité, qu’il incarne la capacité qu’a cette ville à se reconstruire, à se régénérer. Cette ville s’est tout de même reconstruite trente-deux fois ! Le pari, le défi, c’est de voir comment cette volonté que l’on a d’être un lieu, une espèce d’auberge espagnole, va se concrétiser en impliquant, en révélant le territoire qui l’entoure.

Le lieu

LAAC (Lieu d’art et d’action contemporaine) est ouvert du 15 septembre au 15 mai : mardi, mercredi, vendredi 14 h-17 h 30, jeudi 14 h-20 h 30, samedi et dimanche 10 h -12 h et 14 h-17 h 30. Du 15 mai au 15 septembre : mardi, mercredi, vendredi 14 h-18 h 30, jeudi 14 h-20 h 30, samedi et dimanche 10 h-12 h et 14 h-18 h 30. Fermé le lundi. LAAC, Dunkerque (59), pont Lucien Lefol, tél. 03 28 29 56 00, fax 03 28 29 56 01.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°571 du 1 juillet 2005, avec le titre suivant : Aude Cordonnier : Mise à feu du LAAC de Dunkerque

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