Au temps des Merveilleuses et des Incroyables

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 1 mars 2005

C’est à une découverte de la société parisienne durant une période historique méconnue que nous convie le musée Carnavalet. Les dix années qui séparent la chute de Robespierre du sacre de Napoléon ont été marquées par la soif de vivre, la frivolité, l’extravagance d’une jeunesse dorée avide de plaisirs, après la parenthèse sanglante de la Terreur.

De la chute de Robespierre en 1794 au sacre de Napoléon en 1804, se succèdent deux régimes politiques aux caractéristiques floues : le Directoire et le Consulat. Leurs noms évoquent en effet plutôt un style élégant que des faits historiques précis. Pourtant ces dix années seront déterminantes dans l’ascension fulgurante d’un général, Bonaparte, déjà en marche vers le pouvoir absolu et la domination de l’Europe. Après les pages sanglantes de la Terreur, ces dix années vont aussi voir émerger une société mêlant rescapés de l’Ancien Régime, nouveaux riches, nouveaux pauvres, spéculateurs, marchands d’un jour. Un phénomène comparable aux années folles : une soif de frivolité, de liberté qui s’exprime dans l’extravagance des costumes des « Merveilleuses » et des « Incroyables », et dans la frénésie des plaisirs notamment « la dansomanie » ou encore la gastronomie naissante. C’est aussi une période de liberté de parole qui s’exprime notamment par la prolifération des caricatures (ill. 8).
Pour retracer les caractéristiques de cette société parisienne originale et créative, le musée Carnavalet a réuni pas moins de quatre cents œuvres : portraits, gravures, estampes, caricatures, costumes, mobiliers, accessoires. « Nous avons mis l’accent sur les milieux politiques de l’époque car ils ont voulu marquer une rupture avec les années révolutionnaires précédentes. Des centaines de personnes sont sorties des prisons, un souffle de soulagement s’est emparé des Parisiens. Un petit groupe de cent, deux cents jeunes personnes, à la manière des zazous plus tard, s’est distingué par son exubérance, avant le retour à l’ordre sensible sous le Consulat », note Jean-Marie Bruson, commissaire de l’exposition. On découvre des portraits ou des estampes de personnalités déterminantes, tels Tallien, Barras, Talleyrand, Bonaparte, Lucien Bonaparte. Et des caricatures caustiques comme celle de Robespierre exécutant le bourreau après avoir tué tous les Français.

L’Antiquité idéalisée
Cette période est marquée par une inflation galopante, des trafics de fournitures aux armées, mais aussi des bals publics et des jardins de plaisir, le renouvellement du costume, du mobilier, le renouveau du théâtrew... « Nous souhaitons faire entrer le public dans l’univers de ces spéculateurs qui vont constituer des fortunes très vite, ou au contraire de ces rentiers réduits à la mendicité. Nous l’entraînons aussi dans les lieux où se concentre la vie parisienne, sur la rive droite – le Palais-Royal, Drouot, les grands boulevards – et le sensibilisons à ces formes décoratives raffinées influencées par une antiquité alors idéalisée », poursuit Anne Forray-Carlier, seconde commissaire de l’exposition.
Un accent particulier est mis sur quelques « Merveilleuses » emblématiques : madame Tallien, représentée par un portrait de Gérard (ill. 4), récemment acquis par le musée Carnavalet ; Juliette Récamier peinte également par Gérard (ill. 1) ; la future impératrice Joséphine qui allait connaître la plus étonnante des destinées ; madame Hamelin, créole elle aussi, la plus hardie des Merveilleuses ; madame Regnault de Saint-Jean d’Angély, excellente musicienne, peinte par Appiani.

Des passages commerciaux reconstitués
Clin d’œil à l’apparition de nouveaux lieux d’achat en vogue, l’exposition nous conduit dans un passage commercial offrant diverses vitrines de magasins. Les arts décoratifs y occupent une place de choix, avec des créations des frères Jacob, de Percier et Fontaine, ou de Biennais. Des intérieurs sont reconstitués, permettant de découvrir papiers peints, drapés sur les murs, étoffes, objets de porcelaine et de bronze. On peut notamment admirer une boîte à jeu de madame Tallien, un guéridon de Joséphine prêté par les châteaux de Malmaison et Bois-Préau, le lit de repos de madame Récamier confié par Le Louvre, le lavabo de la femme du général Moreau.
La mode de l’antiquomanie, avec des robes à la Diane ou à la Flore, est aussi évoquée : tuniques de couleur chair largement ouvertes, décolletés généreux, matières transparentes avec tulle, gaze ou linon. Les Merveilleuses appréciaient aussi les châles en mousseline légère ou en cachemire rapportés par la Compagnie des Indes, et les perruques utilisées en toute circonstance. Des planches de mode montrent les robes en toile de Jouy réalisées de manière préindustrielle dans les manufactures dirigées par le jeune et entreprenant Oberkampf, ainsi que le premier Journal des dames et des modes paru en 1797. Les accoutrements excentriques des Incroyables sont suggérés à travers divers objets : cannes, lorgnons, boucles de ceintures… Estampes et gravures présentent leurs habits à grands godets, taille pincée, large culotte, énorme cravate sous laquelle le menton disparaissait, grosses lunettes, coiffures dites en « pattes de chiens », les cheveux tombant sur les oreilles (ill. 5).

La première exposition de produits manufacturés
Cette jeunesse dorée qui dépense sans compter se retrouve à Paris dans tous les lieux à la mode : salons artistiques, tripots, glaciers, jardins de Tivoli, galeries du Palais-Royal. Les mœurs se libèrent, on divorce pour se remarier et divorcer à nouveau au plus vite.
Cette période voit les Français s’intéresser à leur patrimoine. Les destructions de la Révolution sont à l’origine de la création du musée des Monuments français par Alexandre Lenoir. Le Muséum central des arts de la République décidé en 1791 inaugure deux ans plus tard la grande galerie des peintures dans le palais du Louvre ; il deviendra en 1803 le musée Napoléon. On y expose des objets saisis lors des conquêtes militaires de Bonaparte. Est aussi fondé en 1795 l’Institut national voué au progrès des sciences et de la raison. C’est également l’âge d’or de la presse, avec des centaines de journaux créés (ill. 7). Pour la première fois en 1801 sont exposés dans la cour du Louvre les produits de l’industrie, préfigurant l’Exposition universelle qui se tiendra quelque cinquante ans plus tard au Champ de Mars.
On peut admirer des portraits d’artistes célèbres : poètes comme Chateaubriand, musicien comme Méhul qui composa le Chant du départ, chanteuses telles madame Branchu et mademoiselle Maillard, le ténor et dandy Elleviou, les comédiennes mesdemoiselles George et Duchesnois qui se produisent à la Comédie-Française. Parmi les spectacles prisés, le théâtre populaire avec madame Angot (ill. 6) et Cadet Rousselle. Le Directoire et le Consulat voient aussi émerger la notion de « restaurant ». Ces établissements tenus par les cuisiniers des grandes maisons, comme celles du prince de Condé ou du duc d’Orléans, proposent des menus, contrairement aux auberges et aux tavernes. L’exposition, très dense, à l’image de cette période foisonnante, s’achève avec l’évocation des grandes célébrations officielles, comme le transfert du corps de Jean-Jacques Rousseau au Panthéon en 1794, ou la Fête de la paix, place de la Concorde, le 14 juillet 1801.

Madame Récamier Star européenne de beauté et de vertu, intelligente, cultivée, douce, elle dansait à ravir, chantait, jouait de la harpe et du piano. Ses bals étaient féeriques, avec toilettes égyptiennes, spartiates, romaines et turques à l’honneur. Parmi les habitués, René de Chateaubriand, son seul véritable amour, Germaine de Staël sa meilleure amie, mais aussi Ampère, Masséna, Noailles, Malesherbes, David, Gérard, Fouché, Montalembert, Mérimée, Sainte-Beuve, Rachel, Constant, Lamartine, Lamennais, Arago, Balzac, Hugo, Delacroix, Musset, Stendhal, Tocqueville, Bernadotte, Eugène de Beauharnais et Lucien Bonaparte... Madame Tallien Fille de financier, Theresa dut divorcer de son premier mari monsieur de Fontenay en raison de son inconduite supposée. Ensuite sa liaison avec Tallien fit scandale. Son arrestation sur ordre du Comité de salut public détermina son futur mari à entrer dans la conjuration contre Robespierre. L’influence bienveillante de Theresa pendant la Terreur la fit surnommer Notre-Dame de Thermidor ou Notre-Dame de Bon Secours. Ses toilettes extravagantes firent sensation, ne cachant rien de sa beauté. Après avoir épousé Tallien elle devint la maîtresse de Barras, puis du financier Ouvrard. Le coup d’État de Brumaire mit un terme à sa carrière publique. Elle divorça de Tallien en 1802 et se remaria avec le jeune comte de Caraman qui lui fit onze enfants. Le théâtre populaire de Mme Angot à Cadet Rousselle Madame Angot, personnage imaginaire, était « une poissarde » qui a réussi par le biais de « l’agiotage », c’est-à-dire de la spéculation. Devenue très riche, elle possède une kyrielle de domestiques, mais a gardé ses manières rustres. Le personnage de madame Angot était alors joué par un homme, du nom de Corse. Autre personnage de théâtre très en vogue, évoqué en chanson dès 1793, Cadet Rousselle, grand benêt sympathique à qui il arrive toutes sortes d’aventures. Dans l’une des pièces dont il est le héros, il sera même fiancé à madame Angot. C’est le comédien Brunet qui interpréta Cadet Rousselle et lui apporta la notoriété. Plusieurs centaines de représentations ont été données, ce qui était un vrai succès pour l’époque.

L'exposition

« Au temps des Merveilleuses, la société parisienne sous le Directoire et le Consulat » se tient du 9 mars au 12 juin, du mardi au dimanche de 10 h à 18 h. PARIS, musée Carnavalet, 23 rue de Sévigné, IIIe, tél. 01 44 59 58 58, www.carnavalet.paris.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°567 du 1 mars 2005, avec le titre suivant : Au temps des Merveilleuses et des Incroyables

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque