Art déco versus Deco

L'ŒIL

Le 1 avril 2003

À Londres, une grande exposition Art déco se propose de couvrir toute la période de 1910 à 1939. Si certains chefs-d’œuvre sont au rendez-vous, la présence en force d’objets américains tardifs fait pencher la balance vers le Deco au détriment des créateurs. La question de l’Art déco reste ouverte.

On attendait depuis longtemps une grande exposition sur « L’Art déco », ce mouvement stylistique ainsi nommé lors la tenue à Paris de l’« Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes en 1925 ». Titre ô combien ! significatif de la pluralité des tendances et des mouvements de l’époque. Des pavillons des grands magasins aux pavillons étrangers, des grands « stands » étatiques (manufacture de Sèvres) aux manifestations marginales comme celle du Corbusier, l’exposition parisienne s’étendait de la place de la Concorde à l’île des Cygnes. Que la notion d’Art déco l’ait emporté sur celle d’ « arts indus » en dit aussi long sur les préférences du public que sur le triomphe d’un mouvement qui avait déjà quinze ans d’âge. De même que l’Exposition universelle de 1900 consacrait le triomphe et le déclin du style Art Nouveau, celle de 1925 consacrait l’épanouissement d’un Art déco déjà récupéré par le faubourg Saint-Antoine.
La recherche récente a rappelé que l’exposition des Arts décoratifs et industriels modernes a été programmée dès avant la Première Guerre mondiale et que le tournant esthétique a été amorcé dès 1910, à l’époque où Paul Poiret comprend la leçon des « professeurs de Vienne » et que Paul Iribe s’inspire de la simplicité du Directoire pour amorcer une révolution des formes. Ce dont témoigne l’exposition londonienne en ayant choisi comme point de départ 1910. Mais fallait-il pour autant clore la période Art déco en 1939 ? La date étonne. Les spécialistes estiment que l’exposition de 1925 est le chant du cygne de l’Art déco. C’est alors que Louis Süe et André Mare qui avaient triomphé se séparent, que Jacques-Émile Ruhlmann esquisse son tournant moderne et rustique, que la Compagnie des arts français est confiée à Jacques Adnet. De 1925 à 1930 s’affirme la percée des « arts indus » que la crise de 1929 vient brutalement freiner. Crise qui oblige les modernes à resserrer les rangs et à créer l’UAM (Union des artistes modernes) alors que, dès 1930, les revivalismes en tout genre, baroques et rococo compris, gagnent du terrain avant de fleurir à l’exposition de 1937. Cette dernière date aurait pu être choisie, mais pourquoi 1939 ? Tout simplement parce que l’exposition créée à Londres et qui poursuit sa carrière aux États-Unis devait englober, pour la compréhension du public américain, l’Exposition internationale de New York... de 1939 précisément. Ce qui permettait d’inclure le Streamline, Raymond Loewy et de nombreux créateurs « American Deco » dont le nom n’a jamais, jusqu’ici, traversé l’Atlantique.
Cet impératif de rentabilité nuit beaucoup à l’exposition qui privilégie le style Art déco au détriment d’une vue cohérente et pointue du phénomène au moment même où sa diversité éclate : 1925. Certes, l’exposition de 1925 a droit à sa propre section. Le « Grand Salon » de l’hôtel du collectionneur de Ruhlmann est évoqué par des meubles de celui-ci mais aussi par la grande toile de Jean Dupas, Les Perruches, L’Archer d’Antoine Bourdelle et l’Ours blanc de François Pompon et même par la soierie d’origine, tissée par Cornille frères pour Ruhlmann, pour montrer à la fois la richesse colorée et la volonté d’unité d’un style qu’on a encore tendance à voir aujourd’hui sur fond beige. Plus contestable déjà, l’évocation du pavillon d’une ambassade française où le chiffonnier d’André Groult, chef-d’œuvre du musée des Arts décoratifs, le portrait « de l’ambassadrice » par Marie Laurencin et un chandelier de Süe et Mare évoquent mal, en compagnie d’un bureau de Pierre Chareau provenant d’une galerie new-yorkaise (le vrai bureau et surtout les boiseries se trouvant dans les réserves du musée des Arts décoratifs de Paris), la diversité de ce pavillon exemplaire. Les pavillons étrangers ne sont guère mieux traités, l’Autriche est représentée par un seul objet, une coupe de Josef Hoffmann, l’Italie par une tapisserie de Fortunato Depero et une porcelaine de Gio Ponti, le Danemark pourtant si inventif par un seul fauteuil d’Erik Gunnar Asplund. La Tchécoslovaquie et la Hollande sont plus au large grâce à des institutions généreuses (le musée des Arts décoratifs de Prague et le Wolfsonian Institute de Miami). Des sections fourre-tout (exotisme) permettent de présenter heureusement des chefs-d’œuvre, sans que l’on sache ce qu’ils font ensemble, comme la pirogue d’Eileen Gray, deux laques de Jean Dunand de l’ancien MAAO, une torchère et une chaise longue d’Armand Rateau pour Jeanne Lanvin, une chaise de Pierre Legrain pour Jacques Doucet. On peut regretter à ce propos que ce grand pionnier, commanditaire et collectionneur que fut Jacques Doucet, n’ait pas eu droit à un traitement spécial malgré la présence de six objets provenant de chez lui. La section « moderne » serait la mieux traitée où l’on retrouve des productions internationales de métal, de glace et de verre, mais que viennent y faire les reliures précieuses de Schmied ou de Legrain ? L’exposition montre mieux son visage avec la section « The Deco World » où « Voyage et Transport » et surtout les arts décos du monde entier (Chine et Australie compris) ne sont que préludes à la part du lion : « Manhattan Modern and the Skyscraper Aesthetic », « American Deco and Hollywood » et enfin « Industrial Design, Styling and Streamlining in America ».
On voit bien ici que le Deco l’emporte définitivement sur l’Art déco et que la diffusion commerciale et tardive d’un style l’emporte sur l’analyse serrée de sa genèse et de son épanouissement. La critique serait facile si le contre-exemple n’avait été proposé, il y a quinze ans lors d’une discrète et fabuleuse exposition au palais des Beaux-Arts de Bruxelles, intitulée « L’Art Déco en Europe ». Là était présentée dans toute sa richesse la constellation européenne à l’exposition de 1925, était abordée pour la première fois le problème de l’existence de l’Art déco allemand (Bruno Paul) et autrichien (Dagobert Peche, Hoffmann), tous deux gommés par ces pays dans le révisionnisme de l’après-guerre. Là, le robuste Plecnik (Tchécoslovakie) voisinait dans le même néoclassicisme revisité avec Kay Fisker (Danemark). Là, l’Italie dont on connaît si bien aujourd’hui la richesse s’étalait à l’aise.
Que le Deco américain, ses cinémas, ses banques et ses gratte-ciel soient plus connus du grand public américain que Paul Iribe ou Jean-Michel Frank (pour mentionner deux grands absents de l’exposition), c’est possible, mais ce n’est pas l’avis des collectionneurs américains qui, comme John D. Rockefeller ou Andy Warhol, ont toujours su privilégier l’excellence de la vieille Europe.
Le sort s’acharne sur l’Art déco. Actuellement, aucune institution française ne présente ses
collections : le musée des Arts décoratifs n’a pas encore commencé ses travaux de rénovation, quant au Mobilier national et au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, ils gardent leurs collections en réserve. Jean-Jacques Aillagon a promu l’idée d’un musée des Arts décoratifs du XXe siècle (de 1910 à 1960) dans les locaux de l’ancien musée des Arts d’Afrique et d’Océanie de la porte Dorée. En attendant des décisions, nous vous proposons d’aborder ce dossier dans un prochain numéro de L’Œil, et de découvrir les galeries qui font toujours de Paris la plus belle vitrine de cette spécialité.

L'exposition

L’exposition « Art Deco 1910-1939 » se tient du 27 mars au 20 juillet, tous les jours de 10 h à 17 h 45, les mercredis et le dernier vendredi du mois jusqu’à 22 h. Plein tarif, 7,5 livres (10,95 euros), tarif réduit 4 livres (5,84 euros), tél. 44 20 79 42 20 00, www.vam.ac.uk Victoria & Albert Museum, Cromwell Road, South Kensington.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°546 du 1 avril 2003, avec le titre suivant : Art déco versus Deco

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