Dimanche 21 octobre 2018

Architecture genese

L'ŒIL

Le 1 janvier 2004 - 1576 mots

C’est une première au Centre Pompidou : une exposition-manifeste rend compte des derniers événements dans le monde de l’architecture. Au-delà de l’architecture, Frédéric Migayrou, commissaire de l’exposition, pose la question du rapport entre la conception, la production et la réalisation du bâti, notamment avec la généralisation de l’ordinateur et du numérique.

Le titre « Architectures non standard » ne laisse pas forcément présager une exposition passionnante, et pourtant cette manifestation au Centre Pompidou propose une lecture « révolutionnaire » de l’art du bâti. L’ordinateur, on le sait, joue un rôle grandissant dans le travail de l’architecte, se substituant souvent au dessin traditionnel. Des formes inattendues telles celles du restaurant Georges au Centre Pompidou même (conçu par Jakob MacFarlane) naissent de logiciels conçus pour déformer les simples volumes euclidiens autrefois si aimés des architectes.
La trame rigide du modernisme en architecture s’est dotée d’une élasticité qui serait inimaginable sans les savants calculs de l’outil informatique.  Mais là n’est pas vraiment le propos de Frédéric Migayrou. Ce qui intéresse ce conservateur philosophe est un bouleversement bien plus profond, dont l’instrument principal reste l’ordinateur, mais qui touche par ce biais tant la conception de l’architecture que sa production. Là où les outils mécaniques et la logique de la production en série imposaient à l’architecture sa standardisation moderne, le calcul algorithmique et l’ordinateur offrent une libération de la forme sans précédent. Pour dire les choses simplement, un architecte peut désormais créer une structure dont chaque pièce sera unique sans pour autant dépasser les budgets du « standard ». Cette nouvelle donne est le fruit d’abord d’une pensée mathématique, et ensuite de sa mise en application sur un plan pratique avec l’aide de machines-outils à commande numérique d’une grande précision. Conçues sur écran, fabriquées par la robotique, les pièces détachées de la nouvelle construction s’assemblent selon une logique qui diverge de tout ce qui s’est fait en architecture jusqu’à présent.
 « Hydra ressemble à une anémone de mer, mais vit en eau douce et possède cinq à dix tentacules. Si l’on coupe une partie de l’Hydra, cette partie se réorganise pour former un nouvel organisme complet… » Ces propos sont nés moins d’une étude de  biologie que de la mathématique, et elles sont dues à Alan Turing. Né en 1912 à Londres, Turing est l’un des pionniers de l’informatique et de l’intelligence artificielle. S’il s’intéressait à l’Hydra c’était dans le dessein de créer une théorie mathématique de la morphogenèse, car bien avant la lettre, cet homme au destin tragique était convaincu que même les manifestations les plus complexes de la nature obéissaient à des règles mathématiques (Turing, The Cheminal Basis of Morphogenesis, 1952). Frédéric Migayrou trouve les traces de « l’analyse non standard » dans le travail d’un autre mathématicien, Abraham Robinson en 1961. À Migayrou d’en expliquer la signification : « À un formalisme du langage mathématique, fermé
sur sa propre objectivité, la mathématique non standard opposera, par l’introduction de modèles infinitésimaux ouverts, de véritables outils d’approximations qui induisent la nature d’une réalité mathématique extérieure, constructive. » (Migayou, Les Ordres non standard, catalogue de l’exposition.) Plongeant ainsi le simple lecteur du catalogue dans un monde peu familier, le commissaire de l’exposition va encore de l’avant en déclarant que « l’enjeu d’une architecture non standard, c’est précisément de déborder toute présupposition de la forme, toute antériorité ou extériorité d’un principe de détermination, d’élaboration de la forme. L’architecture doit alors se confronter à sa capacité intrinsèque à spécifier, à faire apparaître des éléments singuliers. Elle doit se replier sur sa propre capacité structurale, et s’inscrire en faux face à une tradition architecturale qui a historiquement constitué son langage et sa syntaxe de la représentation d’une normativité externe. »
S’il existe donc une certaine « réalité » mathématique, et si sa logique peut être celle de l’outil informatique à travers une programmation algorithmique, l’architecture pourrait se libérer non seulement de sa standardisation moderne, mais aussi de son obligation de représenter « une normativité externe ». Le propos est surprenant par son envergure et les projets présentés au Centre Pompidou le sont tout autant, même si le spectateur s’attachera plus aux formes que sur une
théorie qui n’est pas obligatoirement celle des architectes. Le hasard veut que l’un des groupes choisis, les New-Yorkais d’Asymptote, présente ici un projet intitulé « Hydra » (HydraPier, Haarlemmermeer, Pays-Bas, 2002). Les autres participants sont les Français R&Sie (François Roche et Stéphanie Lavaux) ; Objectile (Bernard Cache et Patrick Beaucé, France) ; Servo (Suisse, Suède, États-Unis) ; Kol/Mac Studio (États-Unis) ; Greg Lynn FORM (États-Unis) ; DR_D (États-Unis, Allemagne) ; NOX (Pays-Bas) ; Oosterhuis.nl (Pays-Bas) et UN studio (Pays-Bas). Une dernière équipe, dECoi Architects, basée à la fois en France, aux États-Unis et en Angleterre, matérialise de façon probante les idées exprimées par Frédéric Migayrou. Peut-être moins convaincu que le commissaire de l’exposition des retombées quasi sociologiques de la pensée non standard, l’animateur de dECoi, l’Anglais Mark Goulthorpe, est néanmoins persuadé que les méthodes liées à l’informatique offrent désormais de nouvelles possibilités pour l’architecte de créer des solutions uniques à chaque situation.
Créé en 1991 par Mark Goulthorpe, dECoi est une structure légère qui annonce clairement son intention de dépasser les frontières de l’architecture traditionnelle en utilisant l’ordinateur pour réaliser des œuvres uniques. Mark Goulthorpe a travaillé pendant quatre ans dans l’atelier de Richard Meier à New York. Il a enseigné à l’Architectural Association de Londres (1995-1996) et il est actuellement chargé de l’enseignement du design numérique à MIT. Trois de ses projets récents sont présentés ici ; un appartement à Londres qui sera construit par-dessus une tour à proximité de la Tate Modern, un appartement parisien situé en face du jardin du Luxembourg, et une « folie ». Dans chaque cas, dECoi innove en matière de conception et de réalisation, manifestant un souci d’économie et proposant des solutions qui dépendent directement de la nouvelle liberté offerte par le lien désormais courant entre conception et fabrication architecturale.
L’exposition présente une thèse pour le moins ambitieuse car elle cherche à englober la mathématique, l’industrie et l’art du bâti, pour en faire un phénomène de société. Frédéric Migayrou a sans doute raison de vouloir porter ses idées aussi loin. Il souligne en tout état de cause une nouvelle direction de l’architecture permettant de créer des bâtiments uniques alors que la modernité avait
jusqu’à maintenant imposé une standardisation souvent euclidienne. L’exposition confirme l’arrivée sur le devant de la scène d’une architecture qui a su se doter des outils les plus performants de
l’informatique, à la fois en conception et en fabrication. Dire que cette tendance représente une véritable révolution est une affirmation que seul le temps pourra confirmer.

La « maison Glapyros » (Paris, 2000-2002)
Un appartement parisien de 360 mètres carrés situé au rez-de-chaussée d’un immeuble des années 1960. Le propriétaire souhaitait une architecture « minimale mais sensuelle, austère mais riche dans ses matériaux – ni design ni déco ». L’ensemble du projet a été mené selon les possibilités offertes par le calcul informatique et la production de pièces uniques allant de la cheminée à un écran en aluminium massif. Des bois comme l’ébène ou des parois en chêne de marais vieux de deux mille ans sont loin de l’image froide que donne parfois la réalisation numérique. « Une expérience très poussée de l’utilisation de la production non standard, ce projet va directement à l’encontre de la logique répétitive et préfabriquée inhérente à la production industrielle, dit Mark Goulthorpe. L’enrichissement formel du vocabulaire architectural engendré par la conception et la fabrication numérisée est ici manifeste. »

Bankside Paramorph (Londres, 2003-2004)
Situé à proximité de la nouvelle Tate Modern à Londres, ce projet comprend la rénovation d’un appartement existant de 230 mètres carrés et l’ajout d’une surprenante structure de 130 mètres carrés en aluminium par-dessus l’immeuble. En raison de la légèreté de la nouvelle structure, un prix avoisinant celui de la construction traditionnelle est possible. Surface et structure sont ici identiques, ce qui n’est pas ordinaire. Travaillant avec les ingénieurs de chez Arup, dECoi a conçu cet ajout avec une modélisation paramétrique qui engendre des méthodes de fabrication par commande numérique. Mark Goulthorpe dit qu’il n’est pas du tout surpris que la forme de l’ajout, « une courbe accélérante », rappelle des structures visibles dans la nature. Mais comme Frédéric Migayrou le voudrait, cette ressemblance n’est pas imitation mais bel et bien le fruit d’une morphogenèse mathématique.

Excideuil Folie (Excideuil, 2001)
Appeler a participé à un concours dans le Périgord, dECoi a imaginé une « folie », mais pas dans l’esprit XVIIIe, même si elle devait prendre place dans un jardin. Il a aussi été question de créer et d’installer cette structure éphémère près du Centre Pompidou le temps de l’exposition. Faute de moyens la folie n’a jamais vu le jour, mais sa conception reste intéressante. Mark Goulthorpe dit avoir été inspiré par les grottes du Périgord, au point de vouloir « arracher une grotte digitale au sol d’Excideuil ». Ressemblant davantage à une créature sortie des grottes qu’à un phénomène géologique, la folie d’Excideuil, conçue sur la base d’une modélisation paramétrique, aurait été réalisée en fibre de verre. Ici, comme à Bankside, surface et structure sont identiques.

L'exposition

« Architectures non standard » a lieu du 10 décembre au 1er mars 2004, tous les jours sauf mardi de 11 h à 21 h. Tarifs : 6,5 et 4,5 euros. PARIS, Centre Pompidou, IVe, galerie sud, niveau 1 et carrefour de la création « non standard », forum niveau 0, tél. 01 44 78 12 33, www.centrepompidou.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°554 du 1 janvier 2004, avec le titre suivant : Architecture genese

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque