Vendredi 23 février 2018

Anvers l’endroit de la mode

L'ŒIL

Le 11 janvier 2008

La belle Anvers se dote d’un Musée de la Mode, le MoMU, où les pratiques du vêtement ne veulent pas seulement être montrées mais plutôt soumises à l’expérience et à la réflexion. Visite d’un lieu de mémoire ouvert sur la création contemporaine qui abrite près de 15 000 pièces, du XVIe siècle à nos jours.

La discrète capitale du diamant voit depuis une quinzaine d’années souffler un vent nouveau dans ses rues sages, depuis qu’en 1986 six jeunes créateurs en ont franchi les limites afin d’exposer au monde leur inventivité et leur savoir-faire. Ils ont depuis fait école, ou plus précisément leur école, et la section mode de l’Académie royale des Beaux-Arts est devenue une référence, attirant des étudiants venus du monde entier pour se former à la méthode flamande, faite d’un alliage de rigueur, de discrétion et d’esprit créatif.
Trop à l’étroit dans ses murs, la section mode cherche de nouveaux locaux en même temps que Linda Loppa, son énergique directrice, met sur pieds en 1997 le Flanders Fashion Institute, chargé de répondre aux demandes croissantes concernant la mode et tout à la fois ses aspects éducatifs, économiques, touristiques ou institutionnels. L’idée d’un musée est alors en gestation, qui récupérerait les collections de l’ancien Musée du Textile et du Costume Vrieselhof, peu actif en termes d’expositions contemporaines. Elle prend toute sa mesure lorsque la province d’Anvers attribue à l’Académie et à l’Institut un bâtiment de 9 000 m2, en plein centre ville, qui pourra aisément loger le troisième côté de ce triangle ; le MoMU naît en 1998, et Linda Loppa en prend la tête. C’est l’un des aspects frappants de ce musée que de n’être pas une entité autocentrée sur son activité, mais partie éminente d’un ensemble cohérent qui, outre l’école et l’institut, regroupe dans cet immeuble du début du XXe siècle bibliothèque et salle de documentation (comptant 15 000 reliures environ), salle de conférences, librairie et brasserie, avec une distribution des espaces fluidifiée par un recentrage autour d’un atrium. Réhabilité par l’architecte Marie-José Van Hee, le bâtiment bénéficie d’un soin particulier accordé à la lumière et à l’ouverture des espaces. Le MoMU est quant à lui scindé en trois parties : au premier étage un espace principal de 1 200 m2 pour les expositions thématiques ainsi qu’une « White Box » de 250 m2 pour présenter des éléments de la collection, alors qu’au rez-de-chaussée se déploie la « galerie du MoMU », ouverte à d’autres projets. Concept original, cette ModeNatie – la « Nation Mode » ainsi que dénommée – se lit comme une figure de proue de la mode belge, elle en conserve la mémoire tout en générant son renouvellement et en en assurant promotion et visibilité.
Fort d’une collection de quelque 15 000 pièces (vêtements mais aussi accessoires, outils de fabrication ou pièces d’archives d’entreprises textiles), dont les plus anciennes remontent au XVIe siècle, le MoMU entend développer une politique d’expositions dynamique, avec chaque année deux grandes présentations auxquelles s’ajouteront, dans la petite galerie, des projets plus en phase avec l’actualité, ouverts sur l’architecture, le design, la danse, la vidéo...
Il va sans dire que c’est la mode belge qui sera pour l’essentiel mise en avant, le musée conservant une considérable garde-robe relatant l’histoire et le vestiaire flamands – et particulièrement une collection de dentelles de tout premier ordre. Pour sa part contemporaine, cette collection tend à archiver le plus possible d’informations sur les développements récents, allant de quelque 200 pièces de Dries Van Noten aux générations suivantes : Raf Simons, Véronique Branquinho, AF Vandevorst, Jurgi Persoons ou Stephan Schneider entre autres, dont les évolutions sont suivies avec attention. Reste qu’avec tout cela, il ne s’agit pas de se borner à un schéma de présentation linéaire et chronologique dont on a perçu par ailleurs les limites. L’histoire étant déjà écrite, et la volonté de sortir de schémas d’exposition statiques – le traditionnel mannequin – clairement affirmée, Linda Loppa et son équipe orientent leur réflexion sur le contexte du vêtement, dans ses aspects tant sociaux que psychologiques ou culturels, mis en lumière au travers de l’expérience. C’est par thèmes qu’ils entendent procéder, en focalisant l’attention sur des aspects aussi ténus que la manche, la cravate ou pourquoi pas une simple couleur, afin d’en interroger les implications pas seulement vestimentaires mais aussi en termes de comportement, de représentation, d’image ou de sensation. Les scénographies vont être des pièces maîtresses de ce processus, souhaitant surprendre à chaque fois le visiteur, lui proposer des rencontres « actives » par le regard, le toucher ou encore l’ouie, l’amener à s’interroger au-delà de la simple vue d’un morceau de tissu ! « Je crois que le public a droit à quelque chose. J’aimerais qu’il y ait des résultats, enthousiastes ou pas, mais qu’il y ait au moins une émotion », souligne humblement Linda Loppa, tout en ajoutant qu’elle cherche en permanence de nouvelles confrontations possibles.
Souhaitant commencer à explorer ces principes, l’exposition inaugurale du MoMU va voir dans ses réserves afin de les mettre au jour, presque telles qu’en l’état, puisque l’on nous propose des juxtapositions débarrassées de toute hiérarchie, temporalité ou distinction quelconque. Bob Verhelst en assure la scénographie, avec un parti pris de regroupements thématiques qui ne manqueront pas d’éveiller la curiosité en provoquant la surprise. Des blouses du XIXe siècle avec des pièces de Dries Van Noten ou Bernard Willhelm : lesquelles sont les plus anciennes ?
Au sein « d’îles » abordant chacune un sujet, pour certains prémices à des développements futurs, rien ne sépare plus les œuvres du spectateur. Une accessibilité gage d’une nouvelle approche sensitive, affirmée par des répliques que l’on peut toucher, dont on peut sentir la construction et la structure, et qui permettent aux non-voyants de percevoir l’exposition. Robes noires/robes blanches, couleur rouge, homme et femme, construction... soit autant de voies à explorer où sont malicieusement brouillées les pistes. Dépoussiéré de certains tics de langage, le musée n’est plus cet endroit figé dans son histoire et ses certitudes hiératiques. Des soubresauts perceptifs en bouleversent la continuité visuelle. Mais toujours à la mode anversoise : en finesse et sans prétention.

L’Académie
Créée dans les années 60 et dirigée depuis vingt ans par Linda Loppa, la section mode a toujours été partie intégrante de l’Académie royale des Beaux-Arts, au point que certains enseignements soient communs avec ceux des étudiants en art ; manière de mettre l’accent sur la créativité et l’aspect artistique plutôt que sur une approche par trop économique, marketing et commerciale. 120 étudiants, quatre ans d’études, et des défilés de fin d’année au terme d’un enseignement qui vise à ne pas couper le passé du présent et mêle la théorie qu’on pourrait dire la plus « classique » (costume historique, folklorique...) à des approches plus contemporaines de l’élaboration du vêtement ou d’une collection. Le tout par des enseignants, tel Walter Van Beirendonck, qui ont tous d’autres activités liées à la réalité de la mode d’aujourd’hui et ne séjournent pas à plein temps dans les salles de cours. L’autre spécificité de cette Académie tient dans un enseignement individualisé qui établit pour chaque étudiant un échange personnalisé avec un enseignant : un binôme de travail qui permet d’aménager des rythmes propres à chacun, gage du développement d’identités mieux affirmées.
Les liens de l’Académie avec l’Institut de la Mode permettant en outre d’établir des relations avec les structures de production. En particulier avec les industriels flamands, qui depuis quelques années se sont adaptés aux collaborations avec les stylistes, favorisant la production d’une mode « Made in Belgium » assez détachée du circuit dominant.

Les Six d’Anvers
Devenus des figures incontournables de la mode d’aujourd’hui, les Six d’Anvers sont ceux par qui est arrivé ce qui, quinze ans après, commence à constituer une petite révolution dans l’histoire
anversoise : le développement d’une activité à résonance internationale, qui génère déjà son propre tourisme et des prémices d’activité économique, avec un intérêt croissant des industriels et l’installation de nombre de marques de luxe. Dries Van Noten, Ann Demeulemeester, Walter Van Beirendonck, Dirk Van Saene, Dirk Bikkembergs et Martin Margiela : un sextuor d’élèves de l’Académie en quête de visibilité hors d’une Belgique alors étrangère à toute culture de la mode. L’émulation de groupe les pousse à s’améliorer sans cesse. Diplômés, ils veulent attirer l’attention de l’extérieur et organisent en 1986 une présentation commune à Londres. Les premiers contacts sont pris avec des acheteurs et la machine est lancée. Les marques se créent et défilent à Paris. Leurs styles respectifs sont aussi différents que leurs personnalités, mais tous ont en commun une approche similaire du vêtement, faite d’un savant dosage de créativité et de pragmatisme commercial. Comme un toucher anversois, « un regard différent sur l’aspect glamoureux de la mode, un côté peut-être sérieux mais plutôt intègre, pour dire qu’on ne doit pas trop faire de bruit avant d’avoir une reconnaissance et un statut », affirme Linda Loppa.

Le lieu

C’est une nouvelle naissance : les collections et l’équipe de l’ancien Musée du Textile et du Costume Vrieselhof s’installent dans un immeuble XIXe siècle, rénové et transformé, au cœur de la ville d’Anvers. Le bâtiment, repensé par l’architecte gantoise Marie-José Van Hee, abritera non seulement le MoMu mais aussi l’Académie de Mode, le Flanders Fashion Institute, une librairie d’art et d’architecture et une brasserie.

- Le MoMu proposera chaque année une exposition thématique, montrant la mode comme la mémoire d’une ville, d’un pays, d’une culture, et utilisant les incitations tactiles et auditives. La collection de cinq siècles de textiles a été soumise à un inventaire exhaustif, afin de pouvoir la mettre à la disposition des créateurs et du public, dans la salle de lecture puis sur Internet. - ModeMuseum Provincie Antwerpen-MoMu, Nationalestraat 28, Anvers B-2000 tél. 00 32 3 470 27 70 ou www.momu.be Ouverture le 21 septembre 2002. Horaires : tous les jours sauf le lundi, de 10h à 18h, le jeudi de 10h à 21h.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°539 du 1 septembre 2002, avec le titre suivant : Anvers l’endroit de la mode

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