Anciens contre Modernes : solution de compromis pour les musées berlinois

Par Isabelle Spicer (Correspondante à Berlin) · lejournaldesarts.fr

Le 23 août 2013 - 915 mots

BERLIN (ALLEMAGNE) [23.08.13] - La Fondation de l'Héritage culturel de Prusse annonce l’abandon du projet de déménagement des Maîtres anciens de la Gemäldegalerie. Solution de compromis, un nouveau bâtiment hébergera d’ici 2024 un musée d’art moderne. Une décision qui soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses.

La Fondation de l'Héritage culturel de Prusse a présenté le 21 août l’étude de faisabilité, tant attendue, sur la réorganisation des musées de Berlin. Le débat a duré plus d’un an : en juillet dernier, à l’initiative du ministre de la Culture allemand Bernd Neumann, le Bundestag avait débloqué 10 millions d’euros pour permettre d’accueillir le don de deux collectionneurs, Ulla et Heiner Pietzsch. Leur collection comporte environ 150 œuvres, principalement surréalistes, estimée à 120 millions d’euros. Le don est assorti de la condition expresse d’exposer la majorité des œuvres de manière permanente, chose impossible à l’heure actuelle : la Neue Nationalgalerie, manquant cruellement de place, n’expose qu’un tiers de sa collection.

Pour ce faire, un jeu de chaises musicales devait donc s’opérer : la Gemäldegalerie, qui abrite au Kuturforum de Potsdamerplatz une des principales collections de Maîtres anciens au monde, devait déménager sur l’île au musée. L’objectif était de réunir peintures et sculptures dans un premier temps au musée Bode. A terme, un bâtiment ad hoc devait être construit, l’idée étant de transformer l’île aux musées en musée universel de la préhistoire jusqu’au XIXème siècle. L’art moderne devait de son côté s’installer à la Gemäldegalerie. Cette décision de la Fondation de l'Héritage culturel de Prusse a provoqué l’été dernier un tollé qui a eu une portée mondiale, puisque même un professeur de Havard, Jeffrey Hamburger, s’est mobilisé en organisant une pétition contre ce projet.

Pour calmer le jeu, une étude de faisabilité, réalisée par l'office fédéral du bâtiment et de l'aménagement du territoire, qui devait être initialement remise au printemps 2013, a été lancée. Le retard de l’étude a provoqué le mécontentement du collectionneur Heiner Pietzsch, qui a menacé en juin dernier de vendre sa collection si une solution n’était pas rapidement trouvée. La presse et quelques députés avaient également manifesté leur impatience en juillet dernier.

L’étude de faisabilité publiée le 21 août a conduit la Fondation de l'Héritage culturel de Prusse à proposer une solution de compromis : la Gemäldegalerie ne déménagera pas, la solution est trop coûteuse. Le coût total d’un nouveau bâtiment et du déménagement sur l’île aux musées s’élèverait de 375 à 416 millions d’euros selon les options retenues. Il est prévu en lieu et place du projet initial une solution moins onéreuse : la construction d’un nouveau musée d’art moderne, prévoyant une surface d’exposition de près de 10 000 mètres carrés pour une surface totale de 13 000 mètres carrés. D’un coût bien inférieur, 130 millions d’euros, celui-ci sera érigé à proximité de la Gemäldegalerie, derrière la Neue Nationalgalerie, afin d’accueillir l’art du XXème siècle. Une partie des collections de la Hamburger Bahnhof serait également hébergée dans ce musée. Le coût total de ce projet, y compris les frais d’emménagement, s’élève à 179 millions d’euros. Un nouveau pôle de musées, en sus de ceux de l’île aux musées, verra ainsi le jour à Potsdamer Platz, à proximité de la Philharmonie de Berlin.

Cette solution devrait être entérinée par le conseil d’administration de la fondation lors de la prochaine session en décembre. Si les fonds pour l’élaboration de ce projet sont débloqués par le Bundestag, un appel d’offres sera lancé pour l’architecture du nouveau bâtiment dans le courant de l’année prochaine, avec une estimation de réalisation pour 2022/2024.

Michael Eissenhauer, directeur général des musées d’Etat de Berlin, et Udo Kittelmann, directeur des six musées qui composent la Nationalgalerie de Berlin, soulignent la portée historique de la création d’un musée d’art du XXème siècle à Berlin. Celui-ci viendrait réparer les affres historiques de la politique nazie envers « l’art dégénéré ». Le grand perdant de ce nouveau projet est Bernd Lindemann, directeur de la Gemäldegalerie, qui souhaitait depuis les années 1990 que la collection des Maîtres anciens rejoigne l’île au musée. Même son de cloche chez Julien Chapuis, directeur des collections de sculpture, qui déplore l’échec de la fusion des collections de peintures et sculptures de Maîtres anciens.

Quant au ministre de la Culture, qui était à l’origine du projet initial, et à qui la presse allemande avait reproché son silence assourdissant sur la querelle qui en avait découlé, il a déclaré au Tagespiegel avoir consulté l’année dernière les directeurs du Louvre et du British Museum sur le projet de présenter ensemble les collections de peintures et sculptures anciennes. S’il soutient toujours ce projet, il déclare également : « un nouveau bâtiment près du musée Bode n’est pas absolument nécessaire, nous pouvons également le réaliser ponctuellement dans les musées existants ».

Cependant, la solution de la Fondation de l'Héritage culturel de Prusse, censée mettre un terme à la querelle Anciens contre Modernes, provoque plus de questions qu’elle n’apporte de réponses, selon le magazine d’art Monopol : comment la fondation a-t-elle pu faire une telle erreur de calcul ? Pourquoi un bâtiment sur l’île aux musées coûterait-il presque le triple de celui de Potsdamer Platz ? Et enfin qu’adviendra-t-il des collections de la Neue Nationagalerie lors des trois ans de rénovation du bâtiment qui débutera prochainement ? Il reste enfin à savoir si cette solution satisfera le collectionneur Heiner Pietzsch, actuellement âgé de 83 ans, qui devra patienter jusqu’au plus tôt 2022 pour voir sa collection exposée dans le nouveau musée d’art moderne de Berlin.

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Gemäldegalerie, Berlin - © Photo Olivier Bruchez - 2009 - Licence CC BY-SA 2.0

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