Vive polémique après le film sur les Nahon et leurs artistes

Par Alain Cueff · Le Journal des Arts

Le 1 novembre 1996 - 837 mots

La diffusion sur Arte du film de Jean-Luc Léon, Le marchand, l’artiste et le collectionneur (lire no­tre précédent numéro), a provoqué stupeur et inquiétude dans le monde de l’art, et en particulier à la Fiac. Son comité, qui a pu seulement exiger le changement (insignifiant) du titre du film – devenu Un marchand, des artistes et des collectionneurs –, devait discuter de sa portée lors d’une réunion le 28 octobre et entendre Pierre Nahon.

S’agit-il d’un film vérité ou d’une comédie de mœurs ? Pierre Nahon, interrogé par le JdA, n’a pas souhaité commenter de nouveau le film avant la réunion du comité. Dans des déclarations précédentes, il estimait que "sa confiance naïve" avait été trompée. Arman et Louis Cane ont intenté une action pour empêcher toute rediffusion.

Jean-Luc Léon se défend d’avoir tendu un piège aux Nahon, estimant simplement qu’ils sont, par nature, des personnages de cinéma et que le film a été tourné avec leur plein consentement. Il soutient même que les protagonistes ayant vu le film avant sa diffusion à la télévision avaient manifesté leur satisfaction. Où que soient les responsabilités, cette vision d’un monde où les relations complexes entre marchands et artistes sont réduites à des comportements rabaissant les œuvres au rang de vulgaires marchandises est aussi navrante que destructrice. Voici quelques réactions et le commentaire d’Alain Cueff.

Commentaire
Pierre et Marianne Nahon, Arman, Louis Cane et Dado réduisent l’exercice de l’art à une série d’astuces – le mot est faible – qui rabaissent les œuvres au rang de vulgaires marchandises. Affichés en toute décontraction, l’inculture et le mépris pour leur propre métier sont effectivement aussi navrants que pitoyables. Dans leur plaidoyer du Figaro où ils se comparent implicitement à Paul Guillaume et à Daniel-Henry Kahnweiler, les Nahon prouvent à nouveau que, même loin des caméras, les frontières du ridicule ne sont pas les mêmes pour tous.

Ce que le téléspectateur a découvert, avec une stupéfaction amusée, toute la profession le savait depuis de longues années, quand les Nahon mirent au point leur entreprise florissante. Pourtant, masquée sous l’idée commode de "solidarité", la complaisance a jusque-là prévalu, et les Nahon ont pu prospérer.

D’un autre point de vue, cet excellent film pose un problème par le cadre dans lequel il s’insère. Si Arte, chaîne culturelle, proposait régulièrement de bonnes émissions sur l’art – qui ne seraient pas systématiquement construites autour de l’argent ou des rayons X –, le film n’aurait pas soulevé la moindre polémique. Il existe des marchands, des artistes, des collectionneurs pour qui l’art n’est pas d’abord une entreprise socio-économique et qui gardent une passion et un discours vrais sur l’art.   

Réactions
- Yvon Lambert, président du Cofiac : "Ce film a pu avoir un impact négatif dans la mesure où il pourrait donner lieu à une généralisation abusive".

- Vincent Corpet, artiste : "Ce film a choqué, et ceux qu’il a choqués sont des oies blanches. Ce sont des gens qui ont peur quand on leur brandit un miroir devant la tête. C’est comme cela que ce milieu parle et pense, et que cela lui plaise ou non. Il y a des exceptions, mais elles ne se sont pas prononcées. Ce film est drôle et léger. Les Nahon ont plutôt l’air sympathique. Arman a l’air intéressant. Le milieu de l’art contemporain est fasciné par les médias et se fait piéger par eux comme un naïf."

- Michel Verjux, artiste : "Ce film sur le marché de l’art contemporain n’en montre malheureusement que la pire des facettes. Car depuis environ trente ans, la plupart des artistes intéressants travaillent autrement, sans contrat et sans exclusivité avec les galeries, en dehors de l’atelier et du cadre du tableau, directement avec l’espace réel ou les situations d’exposition, et sont bien moins tributaires d’un marché (de dupes) tel que filmé ici. N’oublions pas que beaucoup d’œuvres qui exemplifient les dispositions les plus libres, spéculatives et poétiques de ce langage sont compatibles avec un minimum de morale !"

- Esther Shalev-Gerz, artiste : "Ce n’est pas un film sur l’art. Les Nahon sont des marchands d’art comme on peut être marchand de n’importe quoi. Dommage qu’il n’y ait pas d’autres films véritablement sur l’art ! Le discours sur l’art contemporain n’a pas de place dans les médias en France."

- Yves Michaud, ancien directeur de l’Éns-ba : "C’est une charmante comédie de mœurs entre Labiche et Philippe de Broca. Tout le monde est très naturel : Pierre, Marianne, les Jacques et les autres. Pour une fois, les absents n’ont pas tort. Le monde de l’art est quand même plus divers, moins riche et plus riche (versa et vice). Il faudrait approfondir cette entreprise ethnographique, mais trouverait-on des Indiens aussi narcissiques et aussi naïfs devant la caméra ?"

- Nathalie Ergino, directrice du Frac Cham­pa­gne-Ardenne : "Ce film ne concerne que les individus qui y figurent. Chaque profession a ses codes. Les galeristes veulent vendre et c’est normal. Mais, à aucun moment, il n’est question d’art ou d’enjeux artistiques. Ce qui en ressort, c’est l’absence d’art et, chez un ar­tiste, c’est beaucoup plus inquiétant."

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°30 du 1 novembre 1996, avec le titre suivant : Vive polémique après le film sur les Nahon et leurs artistes

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