Vendredi 23 février 2018

Visages de porcelaine

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 28 septembre 2007

Le Centre de recherche sur les arts du feu et de la terre fête ses 10 ans à Limoges. Retour sur une décennie de rencontres entre artistes et céramique.

Il est plutôt rare de fêter ses 10 ans lorsque l’on en a déjà... 11. C’est pourtant ce qui arrive aujourd’hui au Centre de recherche sur les arts du feu et de la terre, plus connu sous l’acronyme Craft, lequel, fondé en 1993, célèbre, après moult péripéties – et douze mois de retard donc –, une décennie d’expérimentation de la céramique, au travers d’une vaste rétrospective. Celle-ci réunit une centaine d’œuvres et de prototypes issus des projets de plus de quarante artistes et designers.
L’exposition, présentée au Musée national de la porcelaine Adrien-Dubouché, à Limoges, ville qui est aussi le siège du Craft, montre différentes manières d’appréhender le matériau céramique, de l’œuvre unique à la pièce de série, de l’œuvre d’art à l’objet du quotidien.
Certaines pièces ne manquent pas d’humour. À commencer par le fameux But de football de Wim Delvoye, véritable cage de gardien de but dont les montants ont été recouverts de motifs baroques en porcelaine, entièrement décorés à la main et dorés à l’or fin : la question de l’art décoratif est ici posée d’une manière on ne peut plus radicale. Pour Contrôle, Boris Achour a réalisé huit sculptures en grès sanitaire émaillé (celui des lavabos), copies conformes de bornes d’interdiction de stationner. Joe Scanlan a lui élaboré Pet Sanctuary, sorte de sarcophage pour un animal domestique, en faïence émaillée. Et Mathieu Mercier, un amusant Téléphone, fixe, tout en porcelaine, y compris le combiné.
Parfois, une pièce fait écho à une œuvre de la collection du musée, placée dans une vitrine adjacente. Ainsi une sculpture de l’artiste autrichien Elmar Trenkwalder (1999) jouxte-t-elle un Vase soutenu par deux femmes datant du XIXe siècle. Les deux pièces arborent une partie inférieure émaillée et une partie supérieure non émaillée, ce qu’on appelle, en termes techniques, le « biscuit ». Ce dernier fait ressortir les détails, tandis que l’émail les adoucit.

« Réinventer la porcelaine »
Plus loin, sont exposées deux pièces exceptionnelles où le corps, la mort et le temps font bon ménage. D’abord, sur une suite d’étagères de verre, Conservatory de l’Écossaise Christine Borland (2004) : un « squelette » complet en porcelaine, dont certains os, gravés ou non, ont été minutieusement brisés, comme des ossements découverts échoués sur une plage. Ensuite, dans une petite salle couleur mauve, une grande table de dissection est recouverte d’une centaine de formes viscérales entremêlées. Il s’agit de l’œuvre Anatomia del Deseo de Javier Perez (2000). L’artiste espagnol est aussi l’auteur de ces deux étonnantes têtes-fontaines, baptisées Source, implantées dans deux bassins en vis-à-vis situés juste devant l’entrée du musée. Ces répliques en porcelaine de la propre tête de l’artiste sont percées d’une myriade de trous de 1 mm de diamètre, par lesquels l’eau est nébulisée.
Si l’un des objectifs du Craft est d’intéresser les artistes au médium céramique, un autre est de « sensibiliser les industriels à l’utilisation du design comme moteur de développement économique ». D’où les multiples recherches de designers et architectes, tels ce WC de Ron Arad et cet évier de Georges Sowden, tous deux créés en collaboration avec le fabriquant de sanitaires Allia. Ou encore ce prototype de radio en porcelaine élaboré par Thomson, qui reprend la forme d’un mortier et dont le « pilon », articulé, permet en tournant de changer de fréquence. Certains projets ont abouti à une production, comme les pichets en porcelaine d’Éric Jourdan (édition Artcodif), la tuile Z de Martin Szekely, fabriquée par Terreal/Saint-Gobain, ou encore ces poignées de porte et boutons de tiroirs dessinés par le duo Delo Lindo et commercialisés par les Porcelaines J. Mérigous. Mais ces initiatives se comptent malheureusement sur les doigts de la main, car les porcelainiers limougeauds semblent, pour l’heure, plutôt frileux quant à l’idée de solliciter le Craft. Pis, certains vont même jusqu’à créer un outil parallèle, comme la firme Bernardaud avec sa Fondation d’entreprise, opérationnelle depuis 2003, dont l’objectif est d’« accueillir des artistes de tous horizons et de toutes nationalités pour réinventer la porcelaine »... Un comble lorsqu’on sait que le ministère de la Culture a créé le Craft à cet effet, et à Limoges précisément.
Dans une dépendance du musée est déployée une installation d’Anne et Patrick Poirier, baptisée Ausgrabungen, archéologie d’un XXe siècle, un amoncellement de services en porcelaine, dont beaucoup sont réduits en miettes façon scène de ménage. L’œuvre figure également sur l’affiche de l’exposition, placardée sur moult panneaux publicitaires de la capitale de la porcelaine. Si l’image a des chances d’irriter les fabricants limougeauds, peut-être saura-t-elle aussi les réveiller ?

CRAFT 10 ANS DE CREATION ET DE RECHERCHES EN CERAMIQUE

Jusqu’au 10 janvier, Musée national de la porcelaine Adrien-Dubouché, 8, place Winston-Churchill, 87000 Limoges, tél. 05 55 33 08 50, tlj sauf mardi 10h-12h30, 14h-17h45. Rens. au Craft : 05 55 49 17 17.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°205 du 17 décembre 2004, avec le titre suivant : Visages de porcelaine

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