Vincent Pomarède

Directeur du Musée des beaux-arts de Lyon

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 25 janvier 2008

Le litige opposant les ayants droit de Francis Bacon et la Marlborough Gallery s’est soldé à l’amiable quelques jours avant le début du procès le 18 février. Commencée depuis plusieurs années, la procédure aura engagé des frais atteignant un total de 10 millions de livres sterling (16,4 millions d’euros). À l’issue de cette affaire, les ayants droit
et l’exécuteur testamentaire souhaitent donner naissance à une fondation consacrée
à l’artiste britannique
mort en 1992.

La gestion des musées nationaux est remise en cause par la Cour des comptes et l’Inspection générale des Finances. C’est notamment le système mutualiste de la Réunion des musées nationaux (RMN) qui est visé. Quels sont, selon vous, les ajustements à faire ?
Les musées en région n’ont pas les mêmes perceptions des problèmes de la RMN que les musées nationaux ; nos relations avec cet établissement sont également très différentes. Dans un musée comme celui des beaux-arts de Lyon, nos relations sont contractuelles, elles concernent surtout la boutique et l’édition. La RMN ne nous aide ni à acquérir des œuvres, ni, en principe, à organiser des expositions. De l’extérieur, j’ai le sentiment qu’on est arrivé à un tournant. Je ne pense pas qu’il s’agisse spécialement d’un problème RMN, Louvre ou DMF ; je crois plutôt que nous sommes arrivés à un moment crucial où la question des relations des institutions entre elles se pose de manière inévitable : les établissements, y compris en région, souhaitent plus d’indépendance administrative, pour une plus grande souplesse de gestion. En même temps, il faut que chacun des grands établissements nationaux et régionaux fasse preuve d’une vraie générosité. Cela peut se traduire – et se traduit déjà très souvent – par des efforts financiers – la fameuse mutualisation –, mais aussi par une assistance scientifique renforcée, des relations de partenariat sur des expositions ou des publications plus importantes ; tout doit donc être pris en compte. L’organisation des musées nationaux correspond à un système où les gens doivent travailler ensemble, où les uns ont besoin des autres. Cet équilibre entre les petits et les grands musées, d’une part, entre la nécessité d’indépendance et les nouvelles formes que pourrait prendre le système mutualiste, d’autre part, devrait logiquement permettre de surmonter la crise. Maintenant que l’aspect passionnel des choses est exprimé, on va pouvoir passer à une phase de reconstruction. La polémique n’était peut-être pas indispensable puisque l’urgence de la réforme de la RMN est évidente et en cours. Maintenant, tout est à faire...

Autre polémique : la gestion du Centre des monuments nationaux (Monum) est fortement critiquée. On lui reproche de négliger sa mission patrimoniale au profit d’interventions coûteuses et non justifiées. Quel est votre regard sur cette affaire ?

Dans ma carrière récente, je n’ai pas du tout travaillé avec le Centre des monuments nationaux, je connais donc mal le dossier et ne pourrais pas me prononcer à ce sujet. En revanche, la situation m’inspire une réflexion d’ordre général sur les établissements publics, réflexion qui éclaire l’évolution future du Musée des beaux-arts de Lyon. Quand on réclame l’autonomie et qu’on l’obtient – ce qui passe généralement par le statut d’établissement public –, on se trouve dans une logique inexorable d’autofinancement puis de rentabilité. Tout repose alors sur la bonne volonté, l’intelligence et le sens de l’équilibre des dirigeants. S’ils savent s’arrêter dans cette inflation, l’établissement public est alors un instrument merveilleux où il est parfaitement possible d’équilibrer des activités culturelles et pédagogiques gratuites avec des activités plus orientées vers le profit, pour faire vivre l’établissement. Si on n’arrive pas à équilibrer les choses, on bascule toujours du même côté, celui de la rentabilité et de la médiation pour faire “mousser” l’établissement. Si un jour, le Musée des beaux-arts de Lyon basculait dans un statut plus indépendant d’établissement public, il faudrait vraiment tout prévoir pour éviter au maximum ce genre de travers, qui semble tellement inévitable quand on a besoin d’argent.

La campagne présidentielle est lancée... Estimez-vous que la culture fasse réellement partie des préoccupations des candidats ?
Je suis assez désespéré et très étonné que les discours politiques restent au stade de l’incantation en matière culturelle. C’est la première fois dans les époques récentes que la culture a une place aussi ténue, même si je sais bien que les candidats n’ont pas encore achevé leurs programmes et que, vraisemblablement, la culture va apparaître seulement maintenant. Les grands enjeux actuels – le chômage, l’insécurité – sont traités de manière quasi obsessive ; le débat
culturel s’en trouve gommé. Pourtant, nous savons très bien que s’attaquer aux racines du mal signifie aussi s’attaquer aux problèmes
culturels : les institutions muséales peuvent jouer un rôle d’insertion très important, donc, a priori, faire aussi reculer un certain nombre de fléaux. Si on ne fait pas attention, on va revenir à la situation des années 1960-1970, où la culture avait une place relativement marginale, ou encore aboutir à une situation où la culture occupe une place de luxe, réservée à une élite ou liée aux loisirs et sans enjeu social. Or, la culture est un grand enjeu social. Avec les 35 heures, les gens viennent spontanément dans les musées, ils sont demandeurs de tourisme culturel mais aussi de plus de savoir. Nous devons y répondre

Vous êtes à la tête d’une grande institution de province. Qu’aimeriez-vous entendre dans le discours des candidats, notamment en ce qui concerne le processus de décentralisation ?
Pour les musées en région, c’est seulement dans un deuxième temps qu’on voit les effets d’une élection présidentielle : quand certaines parties du programme des candidats sont lancées. En province, nous sommes dans une période très importante où nous allons soit décoller avec quinze ou vingt musées de province qui vont devenir des grands musées européens, soit nous allons encore stagner quelque temps. Une fois que les choses seront calées au niveau national, j’espère que nous aurons la possibilité de décoller à un niveau international, à l’instar de la Pinacothèque de Munich, des musées de Cologne ou de Francfort, ces grands musées européens qui ne sont pas dans des capitales, mais qui ont les moyens, la taille, l’importance de collections et le désir d’avoir une politique muséographique et culturelle qui dépasse les frontières.

Concrètement, comment cela pourrait-il se réaliser ?
Cela passe par une certaine indépendance certes, mais il faut qu’on s’habitue à trouver des ressources propres, sous forme de subventions, mais aussi en partenariat avec le privé. Il faut avoir davantage de réactivité par rapport à l’étranger, pour, par exemple, récupérer des projets d’expositions. Situation paradoxale, en même temps qu’une ouverture au niveau international, il faut que nous ayons un enracinement local plus fort, dans les quartiers, les arrondissements. C’est de cet équilibre que l’on pourra commencer à voir se dessiner une image plus importante des musées en région. Très concrètement, cela passe par une accélération de la décentralisation, qui est déjà bien en route, et repose également sur des relations contractuelles à établir entre les grandes institutions culturelles et leurs tutelles. À la Ville de Lyon, nous sommes en train de réfléchir – cela devrait être mis en place dès cette année avec le Musée des beaux-arts – à une politique de contrats dans lesquels seront fixés certains objectifs quantitatifs – nombre d’expositions par an, augmentation de la fréquentation et des activités pédagogiques, dosage entre les activités gratuites et payantes –, mais aussi des moyens accordés par la Ville ou des partenariats. J’attends beaucoup de ces contrats, qui, en plus des directions de recherche et de travail, permettent de définir de nouvelles relations avec nos tutelles et nos partenaires. C’est d’ailleurs quelque chose que l’État fait depuis un moment. En province, nous sommes légèrement décalés, mais peut être va-t-on aller très vite maintenant, et, d’ici deux à trois ans, mettre en place des relations fortes. Pour nous, la présidentielle a un effet de cascade : si les choses se passent bien au niveau de l’État, nous pouvons espérer qu’elles se passeront vite ici, dans une direction déjà tracée.

Quelles sont les expositions récentes qui vous ont marqué ?
C’est une question très délicate, car, en étant honnête, il faut dire que nous n’avons pas trop le temps d’aller en voir ! Souvent, les expositions que j’ai vues sont liées à une mission, dans le cadre d’un futur partenariat par exemple. J’ai ainsi découvert récemment les belles expositions sur les paysagistes en Bourgogne, à Dijon, sur Picasso, au Palazzo Reale de Milan, ou celle sur Sisley, à Ferrare, qui viendra à Lyon en octobre prochain. Ayant travaillé pendant mes études sur la relation entre les deux artistes, j’aurais aimé voir “Van Gogh et Gauguin”, à Amsterdam... C’est un sentiment de frustration parce que nous passons nos journées à monter des expositions pour les autres, mais nous n’avons pas le temps de nous faire plaisir !

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°144 du 8 mars 2002, avec le titre suivant : Vincent Pomarède

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