Samedi 15 décembre 2018

Villa Eileen Gray, a quand la restauration ?

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 1 avril 2004 - 765 mots

Fin 2001, la restauration de la première villa construite par l’architecte et designer irlandaise Eileen Gray (1878-1976) était enfin annoncée. Début 2004, toujours aucun restaurateur en vue sur la rocaille de Roquebrune-Cap-Martin (Alpes-Maritimes), où se dresse E 1027, véritable icône du mouvement moderne, au même titre que les villas Savoye, Noailles ou Cavrois. E 1027 : curieux nom dans une région où l’on appelle plus communément sa résidence Les Flots bleus… Un nom à décrypter : E pour Eileen ; 10 pour la position de J dans l’alphabet, première lettre du prénom Jean ; 2 pour le B de Badovici et 7 pour le G de Gray. E 1027 ou l’histoire de la construction d’une maison qui cimente un couple, puis le sépare...
En 1926, Jean Badovici, architecte et rédacteur en chef de la revue d’avant-garde L’Architecture vivante demande à sa compagne Eileen Gray, créatrice de meubles, de lui bâtir une maison de vacances en bord de mer. Eileen n’a alors jamais construit, mais conçoit – avec l’aide de Jean – une « boîte sous le soleil » surplombant la mer. En 1932, alors que la villa est achevée depuis trois ans, Eileen Gray quitte les lieux pour une autre villa qu’elle construit près de Menton, Tempe e Pailla (1931-1934). Son départ laissera le champ libre aux interventions de Le Corbusier, qui fréquente assidûment la villégiature. À partir de 1938, ce dernier réalise une série de peintures murales dans la maison – qui rendront furieuse Eileen – puis construit, après une dispute avec Badovici, son célèbre cabanon (1952) et les cinq « unités de campings » (1954-1957), compensation financière pour le propriétaire de la gargotte voisine, L’Étoile de mer, qui lui a cédé une parcelle de terrain. Badovici meurt en 1956. Quarante ans plus tard la villa, dont le mobilier a été entièrement dispersé, est abandonnée. En 1999, le Conservatoire du littoral (déjà propriétaire du cabanon) la rachète et en confie la gestion à la ville de Roquebrune-Cap-Martin. L’Association pour la sauvegarde du site Eileen Gray et Le Corbusier à Roquebrune-Cap-Martin est alors chargée de la définition d’un projet culturel pour le site.
Mais les passions autour de la villa, classée en 2001, ne vont pas tarder à ressurgir… Pierre-Antoine Gatier, architecte en chef des Monuments historiques, propose un projet de restauration qui met en exergue la complexité de la villa, une œuvre majeure du mouvement moderne longtemps occultée – parce qu’elle était l’œuvre d’une femme, venant du mobilier ? – conçue à deux mains, puis progressivement vampirisée par Le Corbusier. Respectueux des différentes interventions, il se prononce contre un retour à l’état de 1929, mais prévoit des caches mobiles pour les muraux de Le Corbusier, permettant une alternance des ambiances. L’annonce du coût de l’opération, estimée à près de 1,4 million d’euros, fait toutefois frémir la municipalité (partenaire à hauteur de 50 %) qui préfère renoncer aux subventions de l’État pour choisir son maître d’œuvre. Deux architectes, Renaud Barrès et Burkhard Rukschcio (restaurateur des villas d’Adolphe Loos), proposent une nouvelle étude, qui fait tomber la facture à 900 000 euros, restitution du mobilier incluse ! Pierre-Antoine Gatier se refuse pourtant à croire que seul le coût de l’opération l’a écarté du projet : « Les appels d’offres auraient permis de vérifier si je m’étais trompé sur les estimations, précise-t-il. Par ailleurs, les études menées sur la restauration des bétons m’avaient permis d’obtenir des engagements de mécénat de l’entreprise Lafarge. » C’est l’idée de « muséifier » le lieu qui n’a vraisemblablement pas séduit l’association. Dans son nouveau projet, la villa serait remeublée à l’identique et pourrait accueillir des chercheurs (cf. L’Œil n° 537). « D’un point de vue déontologique, je ne me sentais pas apte à recréer le mobilier disparu, concède Pierre-Antoine Gatier. Pourquoi tolérerait-on cette attitude pour le patrimoine du xxe siècle, alors qu’on la dénonce pour d’autres époques ? » La préservation des interventions de Le Corbusier a également suscité quelques désaccords, au sein même de l’association, même si son président Robert Rebutato, qui est aussi membre de la fondation Le Corbusier, a logiquement tranché en faveur de leur conservation. Ces initiatives « décentralisées » provoquent pourtant quelques grincements de dents à la Direction régionale des affaires culturelles. « La restauration est en stand-by depuis deux ans et la villa continue de se dégrader », rappelle Jean-Christophe Simon, conservateur régional des Monuments historiques. La villa étant classée, la décision finale incombe au ministère de la Culture. Et Jean-Christophe Simon de préciser : « Notre degré d’exigence vis-à-vis de ce projet sera égal à la valeur patrimoniale du bien ». Qui est immense...

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°557 du 1 avril 2004, avec le titre suivant : Villa Eileen Gray, a quand la restauration ?

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque