Vendredi 27 novembre 2020

Variations sur le thème babélien

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 2 juillet 2012 - 730 mots

Le Palais des beaux-arts de Lille réunit un ensemble d’œuvres d’art contemporain,
pas toujours pertinentes, en relation avec le thème biblique de la tour de Babel.

La tour de Babel appartient à ces mythes bibliques dont la richesse symbolique rencontre de nombreuses préoccupations actuelles. Aussi le Palais des beaux-arts de Lille n’a-t-il pas eu de difficultés à rassembler des œuvres contemporaines en relation avec ce texte de la Genèse. Le thème architectural s’impose naturellement. La construction hélicoïdale de Bruegel l’Ancien, au XVIIe siècle, à partir d’une description d’Hérodote (Ve siècle avant J.-C.) de la ziggourat de Babylone semble en avoir fixé pour l’éternité la représentation, telle qu’elle se retrouve dans le puzzle de Vik Muniz (né en 1961). Une immense toile d’Anselm Kiefer (né en 1945) accueille ainsi les visiteurs dans l’atrium, les invitant à emprunter l’escalier qui mène à l’exposition. Dans un mélange de matières bistre sombre propres à l’artiste allemand, elle donne à voir la base d’un édifice évoquant celui de Bruegel et dont on ne sait s’il est en cours de construction ou en voie d’abandon. Pour être précis, c’est une sculpture de Jan Fabre, perchée sur une corniche extérieure du Palais, qui fait office de prolégomènes. L’Homme qui mesure les nuages se veut être une illustration de la quête de l’infini. On peut aussi y voir la volonté de l’homme de rationaliser le monde qui l’entoure.

Au centre de l’espace d’exposition trône un gigantesque empilement de 15 000 livres de Jakob Gautel (né en 1965) explicitant quasi littéralement la double référence biblique. D’après les textes, Dieu, mécontent de la prétention des hommes à vouloir construire une tour qui irait jusqu’au ciel, aurait introduit la multiplicité des langues générant la confusion entre les ouvriers. Les audaces architecturales contemporaines constituent un filon presque inépuisable. On ne compte plus les photographies, nombreuses dans l’exposition, d’immeubles en construction, telle celle de la tour Granite à la Défense de Stéphane Couturier (né en 1957) ou les montages futuristes réalisés avec Photoshop. Les images de tours en cours d’édification dans le désert (inutile d’expliquer la correspondance) d’Abou Dhabi, signées Maxime Dufour (né en 1967) ou de Florian Joye (né en 1979), n’ont évidemment pas échappé à la sagacité du commissaire, Régis Cotentin. Continuant à tirer la pelote sémantique, celui-ci glisse de l’architecture au fourmillement humain dont la sculpture alvéolée d’Hilary Berseth (née en 1979) est une traduction directe. Plus subtil, le montage d’une tour de bureau transparente d’Andreas Gursky (né en 1955) renvoie à la notion de ruche professionnelle. Parfois le fil devient très ténu. Est-ce parce qu’il tenait absolument à exposer la tour gothique en acier de Wim Delvoye que le commissaire établit un parallèle entre l’architecture babélienne et les cathédrales au Moyen Âge ?

Mégalopoles
Un nouveau pas de côté sémantique s’opère avec des œuvres évoquant des mégalopoles et, au-delà, les concentrations humaines. Car si Babylone était une grande cité de l’ancienne Mésopotamie, il est difficile de l’assimiler aux villes surpeuplées et bétonnées des photomontages du Chinois Du Zhenjun (né en 1961). D’autant que la toile de Bruegel, fidèle au goût flamand pour la nature, plante la tour dans une campagne verdoyante et au bord d’une étendue d’eau. La dernière section a encore moins de raison d’être. Était-il vraiment nécessaire d’évoquer les camps de concentration nazis avec les figurines tragiques des frères Chapman ? Certes Babylone, c’est aussi la chute de Jérusalem et l’exil des juifs, mais la Bible ne parle d’aucune destruction et encore moins de génocide après que Dieu eut exécuté sa sentence. Pourquoi ne pas plutôt retenir le message positif que constitue l’éloge de la diversité (des langues) et la conquête de la planète par l’homme ? Pour autant, ces interrogations sur le discours mises à part et ces quelques complaisances dans le choix des œuvres relevées, « Babel » reste une bonne exposition d’introduction à l’art contemporain pour un public néophyte. Elle aurait même mérité plus d’espace pour éviter une trop grande proximité entre les œuvres qui donne l’impression d’un bric-à-brac sympathique mais pas toujours confortable pour le visiteur.

Babel

- Commissaire : Régis Cotentin, chargé de la programmation contemporaine au Palais des beaux-arts

- Nombre de pièces : environ 100


Jusqu’au 14 janvier 2013, Palais des beaux-Arts, place de la République, 59000 Lille, tél. 03 20 06 78 00, www.pba-lille.fr, tlj sauf mardi et lundi matin, 10h-18h. Catalogue, éditions Invenit, Ennetières-en-Weppe, 96 p, 12 €, ISBN 978-2-9186-9844-9.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°373 du 6 juillet 2012, avec le titre suivant : Variations sur le thème babélien

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