Valérie Belin, l’exception photographique

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 1 janvier 2005 - 752 mots

Chaque sujet photographié par Valérie Belin est au cœur d’une série et d’une grande aventure avec, pour résultat, une image tout à la fois inattendue et exceptionnelle.

Le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle n’a rien d’une sportive. Elle est plutôt du genre fluet et on l’imagine mal en train de rouler des mécaniques. Le cheveu bouclé, les yeux noirs, le regard vif, elle n’est pas de celle qui veut se montrer. Si vous escomptez la rencontrer à l’un de ses vernissages alors que vous ne l’avez jamais vue, ne cherchez pas quelqu’un qui parle fort et fait de grands gestes parce que rien ne l’angoisse plus que d’être reconnue. D’une discrétion qui confine parfois à l’effacement, Valérie Belin est quelqu’un de simple, d’affable et de retenu. Si elle dit toutefois se servir de la photographie comme d’un outil de connaissance qui lui permet d’aller à la découverte du monde et à la rencontre des autres, c’est qu’elle est d’une insatiable curiosité. L’esprit en perpétuel éveil, elle n’a de cesse de noter, d’enregistrer, de s’interroger sur tout ce qui est dans son champ visuel. Toujours en quête de nouveaux sujets pour son travail, elle se délecte tant du vrai que du vraisemblable et du faux que du faux-semblant. Elle aime ce qui brille et ce qui reflète, ce qui est transparent et ce qui est décoratif, ce qui fait signe et ce qui fait sens. Elle a un goût certain pour tout ce qui est cérémonie, soit qu’elle en est le grand ordonnateur, soit qu’elle s’adapte à la situation dont elle ne maîtrise pas le déroulement.
Verres, argenteries, robes, miroirs, épaves de voitures, viandes, fleurs, mannequins, sosies, masques et paquets de chips, l’œuvre photographique de Valérie Belin en appelle au mode de la série. Quel que soit le sujet dont elle s’accapare, il est chaque fois question d’une véritable aventure. Parcourt-elle un magazine de fitness, voilà qu’elle se met en tête de vouloir photographier des bodybuilders et qu’elle se retrouve dans un avion à en accompagner toute une équipe. Est-elle fascinée par les jeux de lumière d’un magasin d’objets en cristal, voilà qu’elle plante son appareil photo au beau milieu de la boutique. Trouve-t-elle à Londres des paquets de chips dont le motif illustré lui plaît, voilà qu’elle en revient avec une valise pleine et qu’elle n’en peut plus d’en dévorer. Songe-t-elle à faire une série de portraits de transsexuels, voilà qu’elle se retrouve invitée à expliquer son projet face à une trentaine d’entre eux à l’une de leur assemblée générale. Se laisse-t-elle séduire par la profusion et la richesse décorative des habits de mariage marocain, la voilà embarquée au pays pour aller y photographier quelques rares spécimens.

Vrais-faux mannequins
Requis tant par l’objet que par l’humain, l’art de Valérie Belin pose un regard sur le monde qui s’applique à en montrer une image tout à la fois inattendue et exceptionnelle. Celle de ces bodybuilders quasi monstrueux à cet instant extrême où ils bandent tous leurs muscles. Celle de ces vrais mannequins dont la peau tendue les fait prendre pour faux. Celle de ces faux mannequins si réalistes qu’ils paraissent vivants. Celle de ces têtes d’Africaines si puissantes qu’on les prendrait pour des sculptures. Celle de ces masques dits « César » – une célèbre firme du XIXe siècle – dont les figures grimaçantes auraient remporté tous les concours d’expression du temps jadis.
Les images de Valérie Belin ont ceci d’exceptionnel qu’elles sont saisies plein cadre et ce rapport à l’espace leur confère une certaine monumentalité. Si tous les soins de l’artiste visent à « convertir la présence en illusion et l’illusion en présence », c’est que, par-delà toute considération d’image, son art procède d’une réflexion sur la nature fondamentale du fait photographique dans l’interstice du réel et de la fiction qui le détermine. Les photographies de Valérie Belin n’appartiennent ni complètement au premier, ni complètement à la seconde, mais à un ordre autre qui fait toute la spécificité de ses œuvres. Si, à propos des sujets dont elle se saisit, Valérie Belin parle volontiers de « photogénie », c’est qu’elle veut mettre en exergue dans son travail ce que désigne ce mot dans son acception première, à savoir la révélation d’« un effet supérieur à l’effet produit au naturel ». Aussi seuls  les sujets dont la nature est au plus proche du médium photographique l’intéressent. Ce qui l’assure d’atteindre tout à la fois l’essence même des choses et du photographique.

« Valérie Belin », PARIS, galerie Xippas, 108 rue Vieille du Temple, IIIe, tél. 01 40 27 05 55, 11 décembre-19 février.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°565 du 1 janvier 2005, avec le titre suivant : Valérie Belin, l’exception photographique

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