DVD

Une nuit avec Kurosawa

L'ŒIL

Le 1 avril 2002

Ultra-composé, mais avec discrétion, chaque plan oppose l’idée (ou la peur) de la structure, à la peur (ou l’idée) d’une incontrôlable prolifération. La construction plastique, comparable à de la cire liquide renversée sur un quadrillage strict, et qui sitôt séchée se prête à une nouvelle découpe, trouve avec le DVD un plein dynamisme (précision de l’image numérique exacerbant l’impression d’irréalité). Jusque sur les surfaces les plus ténues, Kurosawa projette le drame principal, celui d’un fonctionnaire rigide que ronge le cancer. Et ce symbolisme même est un double-voir : la ligne continue d’une vie passée au bureau prépare l’obstination, une fois la maladie diagnostiquée, à réaliser avant de disparaître quelque chose pour les autres (Jean Douchet évoque dans les bonus un cinéma « moral ») ; l’accumulation de paperasses prêtes à faire éclater le cadre dit déjà « l’informe » des nuages dans la vision desquels notre petit homme connaîtra une épiphanie. Les abscisses et les ordonnées définissent une sociabilité, la profusion généreuse conditionne le sentiment individuel, de l’étouffement à la joie. Aussi trouvera-t-on dans Les Bas-fonds, description d’une société inachevée, l’exact contraire : lignes brisées, tordues, et au sol, une paille rare. La réunion/opposition de ces deux œuvres dans un même coffret, séparées par un Garde du corps teinté d’ironie, à quoi s’ajoutent Les Sept samouraïs en beau double DVD, permettent de se programmer une « nuit Kurosawa » à n’en plus voir la lune.

Vivre en trois plans
Watanabe se passe en pensée les obsèques de son épouse. C’est le premier flash-back de Vivre. Lorsque plus tard l’homme mourra, ses collègues voudront à leur tour établir par le souvenir une représentation exacte. Ce petit moment est donc le programme de la dernière heure du film. Or, que voit-on ? D’abord précis, doublant une promeneuse à l’ombrelle, le véhicule funéraire. Puis, sans prévenir, le même, mais brouillé de pluie. Un essuie-glace balaie l’image et la justifie : il s’agit de ce que voyait Watanabe vingt ans plus tôt, dans la voiture suiveuse du cortège. La vision se fait floue alors même que la mémoire travaille. La réinscription physique dans un temps enfui gomme la justesse du premier souvenir instinctif. Soudain, dans une palpitation de plus en plus vive, réapparaît, fugace, l’ombrelle. Le spectateur la voit à peine, ne prend pas conscience de son cercle coloré plus large qui la différencie de la première. Il faut pourtant s’y résoudre : la voiture n’a pas été rattrapée par la même promeneuse subliminale. Ce sont juste les intermittences du souvenir qui tendraient à nous laisser sur place.

- Coffret Vivre, Le Garde du corps, Les Bas-fonds, DVD Les Sept samouraïs (un disque à part pour les bonus), éd. Opening, « Les films de ma vie », à partir de 30 et 23 e. Toujours disponible chez Arte-Vidéo : coffret « Six chefs-d’œuvre de Kurosawa », environ 100 euros.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°535 du 1 avril 2002, avec le titre suivant : Une nuit avec Kurosawa

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