Une France parcimonieuse

Les entreprises préfèrent l’action événementielle

Le Journal des Arts

Le 25 août 2000 - 926 mots

Aujourd’hui en France, seule la Fondation Cartier pour l’art contemporain peut rivaliser avec les grandes corporate collections contituées par exemple par Peter Stuyvesant aux Pays-Bas, la Deutsche Bank en Allemagne ou la Chase Manhattan Bank aux États-Unis. Plutôt que de se constituer une collection d’entreprise stricto sensu, les entreprises françaises donnent aujourd’hui leur préférence à des actions nettement plus modestes, davantage tournées vers les jeunes artistes en mal de notoriété.

Depuis la réorientation de la Caisse des dépôts et consignations et l’arrêt de la collection d’entreprise de la Banque nationale de Paris en 1993, la Fondation Cartier pour l’art contemporain se retrouve bien seule au palmarès des grandes collections d’entreprises françaises. Disposant d’un budget d’acquisition et de gestion (stockage, restauration…) de 5 millions de francs et d’un budget de fonctionnement de 25 millions de francs, la Fondation Cartier est actuellement à la tête d’un ensemble de 900 œuvres, émanant d’environ 240 artistes français et étrangers. Tous les supports et toutes les techniques sont représentés, y compris le design et la mode. Les acquisitions se poursuivent au rythme d’environ une vingtaine d’œuvres par an, toujours directement achetées aux artistes ou aux galeristes, jamais en salle des ventes. Les propositions d’acquisitions sont soumises annuellement par le conservateur, Hervé Chandès, à un comité de Fondation constitué de spécialistes du monde de l’art et de représentants de Cartier. S’y ajoutent des dons de collectionneurs ou d’artistes, comme la volière créée en 1996 par Jean-Pierre Raynaud à l’occasion de l’exposition “Comme un oiseau”. Régulièrement, des pièces ou des ensembles d’œuvres sont prêtés dans le monde entier : ainsi l’exposition “Le désert” actuellement présentée boulevard Raspail, sera montrée à la Fondation La Caixa à Barcelone à partir du mois de janvier 2001. Richement dotée, somptueusement installée à Paris dans un immeuble signé Jean Nouvel, la Fondation Cartier jouit grâce à ces moyens d’une réputation internationale croissante depuis 1984…

Priorité aux Prix
Rien d’étonnant donc à ce que les autres entreprises françaises désireuses d’associer leur nom au monde de l’art ne se bousculent pas sur ce terrain. De plus, les tentatives avortées de la Caisse des dépôts, de la BNP, de la CMP ou de Nina Ricci… – sans compter l’expérience malheureuse de la collection Renault… – sont là pour rappeler la difficulté de l’entreprise et l’impérieuse nécessité d’y consacrer d’importants moyens financiers, qui plus est sur le long terme… Dans ces conditions, les actions en direction de la jeune création contemporaine ont tendance à se multiplier. Moins onéreuses, plus événementielles, elles ont séduit par exemple Paul Ricard, Chronopost, Gras Savoye, Hewlett-Packard et, tout récemment, Altadis. Prix, dotations, expositions, achats… sont les outils retenus par ces entreprises pour dynamiser leur communication interne et externe, davantage que pour se constituer une authentique collection d’entreprise.

Ainsi, dans la continuité de la collection constituée personnellement par Paul Ricard, la société marseillaise a décidé de créer son prix l’année dernière. Il est doté de 60 000 francs, une somme correspondant au prix d’achat de l’œuvre du lauréat, Didier Marcel, en 1999. Sa création sera présentée pendant la prochaine Fiac au Centre Georges-Pompidou, avant d’être vraisemblablement mise en dépôt dans un centre d’art. Le jury du Prix Ricard SA est composé de collectionneurs français et étrangers invités par la Fiac de l’année en cours. Présidé par Catherine Francblin en 1999, il le sera par Robert Fleck cet automne.

Chronopost a également choisi la voie du concours pour encourager la jeune création et se constituer pas à pas une “collection”. Intitulé “Les Messagers du XXIe siècle”, ce prix récompense six lauréats de moins de trente-cinq ans ayant réfléchi à une œuvre sur le thème du Messager avec une contrainte technique de taille : créer une installation qui pourra être présentée dans une camionnette Chronopost… En effet, une demi-douzaine d’entre elles sillonnent la France chaque mois de juin depuis 1996, dans le cadre d’une exposition itinérante qui a traversé cette année 18 villes. Un jury de professionnels (critiques d’art, journalistes spécialisés, galeristes, membres de Drac ou de Frac, directeurs d’écoles d’art…) présidé par le PDG de Chronopost, Gilles Moutel, alloue 15 000 francs à chacun des six gagnants pour la réalisation de leur œuvre, avant qu’un “grand” lauréat voie son œuvre achetée 30 000 francs par Chronopost (Dominique De Beir en 2000).

Depuis dix ans, le courtier en assurances Gras Savoye, en partenariat avec l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, couronne chaque année un élève diplômé de l’établissement. Il acquiert une de ses œuvres et aide l’artiste à faire connaître son travail. Cette année, le jury du Prix “gs art”, composé de professionnels, a élu une jeune artiste anglaise, Rebecca Young.

De son côté, la Fondation Hewlett-Packard France s’est constitué depuis 1985 une collection d’environ 250 œuvres (peintures, sculptures, photographies, lithographies…), toutes exposées sur ses différents sites dans la région Rhône-Alpes et en Île-de-France. En quinze ans, une trentaine d’artistes ont ainsi pu bénéficier d’un budget annuel d’acquisition s’élevant en moyenne à 200 000 francs. La Fondation étant entièrement gérée par des bénévoles salariés de l’entreprise, les choix des artistes et des œuvres sont ceux des correspondants locaux qui opèrent en totale autonomie. Enfin, Altadis, le groupe né de la fusion de la Seita et de son alter ego espagnol, Tabacalera, a lui aussi choisi de créer son propre prix après la fermeture du Musée-Galerie de la Seita (lire notre article p. 3).

Au delà de “l’art sur les lieux de travail”, vecteur d’enrichissement du capital humain, et de la “collection-emblème de l’entreprise”, le brevet de modernité des entreprises françaises passerait-il désormais par une réappropriation citoyenne de l’action culturelle ?

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°109 du 25 août 2000, avec le titre suivant : Une France parcimonieuse

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