Un nouveau bâtiment pour un art en série illimitée

La Foire fait appel à des commissaires extérieurs pour \"Art Unlimited\"

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 9 juin 2000 - 1446 mots

La trente et unième foire de Bâle, qui s’ouvre le 20 juin, accueille deux cent soixante et onze galeries venues d’Europe, des Amériques, d’Asie et d’Australie. Plus de cinq mille œuvres seront ainsi proposées aux collectionneurs et directeurs d’institutions. Cette année, la manifestation, considérée comme la première au niveau mondial dans sa spécialité – l’art moderne et contemporain –, inaugure une nouvelle halle et adopte un concept inédit pour une foire, celui d’une véritable exposition conçue par des commissaires extérieurs. « Art Unlimited » s’annonce ainsi comme l’une des attractions marquantes d’Art 31. De son côté, la petite foire « Liste » fête sa cinquième année d’existence dans son bâtiment industriel transformé en lieu festif pour jeunes artistes et galeries.

La foire de Bâle innove cette année encore. Elle avait depuis quelques années multiplié les secteurs particuliers réservés aux jeunes galeries, à la photographie, à l’édition, depuis 1995, à l’art vidéo (Vidéo Forum) et depuis deux ans à la sculpture (Art Sculpture). Ces deux derniers espaces disparaissent pour l’édition 2000 en tant que secteurs spécifiques et sont intégrés à un concept jusqu’ici inédit dans une foire : “Art Unlimited”. Ce dernier se déploie dans un nouvel espace vitré construit par l’architecte et collectionneur Theo Hotz.

Ce bâtiment, d’un coût de 170 millions de francs suisses (680 millions de francs), se présente sous la forme d’une grande halle de 80 mètres sur 150, soit une surface exploitable de 12 000 mètres carrés. Il sera directement relié au bâtiment principal par une passerelle également transparente. L’ouverture de cet espace marque un tournant dans l’histoire de la Foire de Bâle, et peut-être même dans celle des grandes foires internationales d’art contemporain. Pour la première fois, les œuvres montrées dans le cadre d’un rendez-vous commercial reprendront à la fois les canons et les modes de présentation des expositions collectives telles que les biennales ou autres Documenta. Les responsables de la Foire ont d’ailleurs suivi cette logique jusqu’au bout en désignant deux véritables commissaires de “l’exposition” en la personne de Martin Schwander, l’ancien directeur du Kunstmuseum de Lucerne, et de Simon Lamunière, le directeur de la Biennale de l’image contemporaine de Saint-Gervais-Genève, qui a également été le commissaire de l’espace Internet de la Documenta X de Cassel. Chacune des galeries admises à participer cette année à Art Basel a été invitée à déposer des projets pour ce lieu.

Grâce à un mécénat de l’Union des banques suisses (UBS), le coût de présentation a été limité à 5 000 francs suisses (20 000 francs français) quelle que soit la nature ou la dimension de l’œuvre. Les “commissaires associés” ont ainsi examiné près de cent cinquante dossiers avant que l’“Art Committee” n’en retienne à peu près soixante-dix-sept. Cet ensemble s’annonce déjà comme l’un des points forts de la Foire, un projet conçu comme une grande exposition internationale qui ne durerait que six jours. Il s’agit d’ailleurs d’un paradoxe pour cet ensemble d’installations de grandes dimensions, comme la Grotte de Xavier Veilhan, présentée par Jennifer Flay, et qui, à elle seule, demande cinq jours de montage.

En même temps, “Art Unlimited” mettra en lumière les véritables négociations qui se déroulent d’ordinaire en coulisse des grandes biennales, le soutien du marché à certains artistes, la concurrence entre les galeries. Ici, finalement, les artistes n’ont même plus besoin de la consécration des grands rendez-vous internationaux puisque c’est directement la Foire qui crée leur légitimité. Elle risque d’instaurer un régime à deux vitesses entre des pièces monumentales qui ont vocation à entrer au musée et des œuvres de plus petites dimensions destinées aux collectionneurs privés et présentées dans des stands classiques. La plupart des artistes en vue seront donc présents sur ce secteur avec, par exemple, Plamen Dejanov et Swetlana Heger (Air de Paris), Cai Guo-Qiang (Art Beatus), Chen Zhen (Art & Public), Sarah Sze (Boesky), Louise Bourgeois (Cheim & Read), Bill Viola (D’Offay), Claude Closky (Flay), Bruce Nauman (Sperone Westwater) ou même Alain Josseau (Sollertis). Cette halle comprendra un espace Internet et un autre réservé à la présentation de vidéos d’artistes, de cédéroms et de DVD, à l’intérieur d’une vidéothèque et d’une médiathèque. Un catalogue spécifique, sous la forme d’un cédérom conçu en collaboration avec N@rt et Beaux-Arts Magazine, sera édité en français, en anglais et en allemand.

D’autres pièces monumentales viendront prendre place à l’extérieur, devant la Foire, comme celles de Jean Tinguely (Beyeler) et d’Henry Moore (Gagosian et Marlborough). Pipilotti Rist enverra encore, comme à la dernière Biennale de Venise, des bulles de savon emplies de fumée, tandis qu’Ugo Rondinone installera en lettres lumineuses, au sommet de la halle, son Cry me a river.

Dans la halle principale, le “cœur historique” de la Foire, les grandes galeries internationales rivaliseront cette année encore pour proposer les meilleures pièces. La manifestation reste toujours très internationale avec soixante et une galeries allemandes, quarante-cinq des États-Unis, quarante et une suisses, vingt-sept françaises, vingt-deux britanniques, dix-huit italiennes, huit belges et huit espagnoles ou quatre des Pays-Bas. Trente-neuf nouvelles galeries sont admises cette année avec, en particulier, Stolz (Cologne), Brito Cimino (Sao Paulo), Walter (Bâle), Welters (Amsterdam), Anne de Villepoix et Nelson (Paris) ou Cheim & Read (New York).

Parmi les points forts, la galerie new-yorkaise Achim Möller Fine Art exposera des pièces issues du fonds Lyonel Feininger. Un mur entier de son stand accueillera des créations de Marcel Duchamp en face de Pharmacy, le dernier ready-made de l’artiste à n’être pas encore entré dans un musée. Pace Wildenstein arrivera avec des Rothko, tandis que le Londonien Helly Nahmad consacrera son stand à une rétrospective Picasso. Wolfgang Wittrock, de Düsseldorf, offrira un ensemble exceptionnel de Beckmann, et Marlborough (Zurich) d’Oskar Kokoschka. Karsten Greve, de Cologne et Paris, proposera des céramiques de Lucio Fontana datant des années cinquante et soixante et, en écho à l’exposition du Kunstmuseum de Bâle, un ensemble de pièces de Cy Twombly. Alors que Meret Oppenheim brillera sur le stand de René Ziegler (Zurich), Annely Juda (Londres) présentera des coffrets enveloppés par Christo à la fin des années cinquante et au début des années soixante. Ces pièces étaient jusqu’ici inédites sur le marché.

D’autres créations inédites se déploient dans le secteur “Statements”, réservé aux projets spécifiques de jeunes encore peu présents sur la scène internationale. De nombreux artistes, aujourd’hui sur le devant de la scène, y ont ainsi participé les années passées, à l’image de Ghada Amer, Mariko Mori, Vanessa Beecroft, William Kentridge, Pierre Huyghe ou même Olaf Breuning. La société La Bâloise Assurances décerne d’ailleurs depuis 1999 un prix de 50 000 francs suisses à un lauréat auquel la compagnie achète une œuvre pour l’offrir à un grand musée. Pour 2000, les visiteurs pourront découvrir les fresques des sœurs Claudia et Julia Müller, présentées par Peter Kilchmann (Zurich), ou une installation “mobilière” de Mathieu Mercier chez Mehdi Chouakri (Berlin). Les Hollandais Jeroen De Rijke/Willem De Rooij projettent leur film sur le stand de Buchholz (Cologne), tandis que Daniel Roth a conçu un projet pour Meyer Riegger (Karlsruhe) et Navin Rawanchaikul pour Satani (Tokyo). Au total, vingt-six stands figurent dans ce secteur.

Ce sont en revanche trente-neuf galeries qui participent cette année à la foire “alternative” “Liste”, qui fête à l’occasion ses cinq ans. La création la plus contemporaine y est toujours à l’honneur au bout des couloirs tortueux de cette ancienne brasserie. En se faufilant, le visiteur découvre quelques très bonnes galeries, comme Foksal Foundation (Pologne), Francesca Pia et Walcheturm (Suisse), Chicago Project Room (États-Unis), Aidan (Russie), Raum für Aktuelle Kunst (Allemagne) ou Emily Tsingou (Royaume-Uni). Du côté des galeries françaises, Chez Valentin proposera une exposition personnelle d’Alain Declercq. La galerie Anton Weller présente Ça danse, un projet de Pierre Giner réalisé en collaboration avec Vincent Epplay et Vreni Spieser. Enfin, la galerie Emmanuel Perrotin exposera des œuvres de Jean-Pierre Khazem, Kolkoz, Christophe Touzot, Lilian Bourgeat… Comme tous les ans, la foire accueille des “Special Guests”. Cette année, il s’agit du centre d’art FRI-ART, de Fribourg, qui célèbre son dixième anniversaire, et de Kaskadenkondensator, un centre de documentation sur les artistes bâlois. Et puis, comme tous les ans, le restaurant-bar de la “Liste” deviendra, l’espace de quelques jours, le lieu de rencontre de la jeune création en tous genres…

- Art Basel, du 21 au 26 juin, vernissage sur invitation le 20 juin, Messeplatz, Bâle, tél. 41 61 686 20 20, tlj 11h-19h, le 26 jusqu’à 18h ; entrée 25 francs suisses ; catalogue 45 francs suisses ; Internet : www.Art.ch.
- LISTE 2000, du 20 au 25 juin, vernissage le 19 juin, Im Werkraum Warteck pp, Burgweg 15, Bâle, 41 61 693 03 47, tlj 13h-21h ; entrée 12 francs suisses ; catalogue 8 francs suisses ; restaurant-bar ouvert jusqu’à minuit ; Internet : www.liste.ch.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°107 du 9 juin 2000, avec le titre suivant : Un nouveau bâtiment pour un art en série illimitée

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