Personnes handicapées

Un musée pour tous ?

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 2 décembre 2005 - 1413 mots

Moins d’un an après le vote de la loi du 11 février 2005, la situation a évolué dans les musées et les monuments. Mais des barrières subsistent.

Prendre rendez-vous. Emprunter la porte de service, plus accessible de plain-pied que l’entrée monumentale. Tenter d’atteindre les bornes d’accueil, souvent trop hautes, ou d’approcher des œuvres, dont la muséographie est rarement adaptée. Chercher en vain des cartels en braille… La visite d’un musée ou d’un monument pour une personne handicapée est encore souvent émaillée de cette somme de contraintes, qui transforment parfois la sortie en parcours du combattant. Pourtant, une enquête récente de l’INSEE estime que 13,4 % de la population française souffre d’un handicap moteur – 6,6 % étant atteints d’un handicap mental et 11,4 % d’une déficience sensorielle (dont plus de 3 millions de mal-voyants ou non-voyants). Et lorsque l’on prend en compte une notion élargie du handicap tenant compte du vieillissement de la population, ce pourcentage s’élève à 31,4 %. Un important public, qui ne peut être exclu des institutions culturelles.

Si le ministère de la Culture ne dispose à ce jour d’aucun état des lieux de l’accessibilité de ses équipements – ces informations devraient être prêtes d’ici 2008 ! –, le label « Tourisme et handicap », créé en 2001 par le ministère délégué au Tourisme, identifie un certain nombre de musées et monuments accessibles aux handicapés. N’y figurent qu’une petite quarantaine de musées hexagonaux, dont deux seulement ayant obtenu la totalité des pictogrammes (handicaps moteur, visuel, auditif et mental) : la Cité des sciences et de l’industrie, à Paris, et le Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg. « Les musées sont pourtant assez avancés sur ce sujet par rapport au peu d’enthousiasme de la société civile », rectifie Claude Gilbert, adjointe au chef du département des publics de la direction des Musées de France (DMF).

Salles d’interprétation
L’offre culturelle est en effet plus importante que ne le laisserait penser cet indicateur, qui devrait être prochainement étayé par une grille adaptée aux équipements culturels. Tous les ans, le Musée du Louvre (qui vient notamment de rénover ses salles tactiles destinées aux déficients visuels) accueille ainsi près de trois mille personnes dans ses ateliers spécifiques. D’autres musées ont aussi adapté une partie de leur muséographie : rampes de guidage, cartels en braille, maquettes… « La notion d’accessibilité est aujourd’hui comprise plus largement. Il faut distinguer accessibilité au cadre bâti, qui n’est qu’un préambule nécessaire, et prise en compte de ces publics grâce à une politique d’accueil spécifique, qui requiert une concertation entre tous les services : du personnel de sécurité, qui va ouvrir les portes, aux conférenciers », explique Laëtitia Ouakil, directrice de l’association Archimed, qui s’attache à promouvoir l’accès à la culture pour les personnes handicapées. « Ce n’est pas le désert, mais il est nécessaire de pouvoir péréniser ces expériences », précise Sandrine Sophys-Veret, chargée de mission Handicap au ministère de la Culture.

C’est ainsi que le Centre des monuments nationaux (CNM), qui a initié depuis 1997 une réflexion sur ces questions, est souvent cité en exemple, alors qu’un seul des monuments qu’il gère est totalement adapté aux handicapés moteurs (la cité médiévale d’Aigues-Mortes, dans le Gard). « L’accessibilité est un point noir, avoue Claude Godard, chargée de mission Handicap au CNM. Certes, il n’y aura pas d’ascenseurs dans tous les monuments historiques d’ici dix ans, mais nous mettons en œuvre un ensemble de mesures compensatoires. » Sur la centaine de monuments gérés par le CNM, quarante-cinq proposent désormais une offre culturelle adaptée, qui va de l’installation de salles d’interprétation aux visites virtuelles, des maquettes tactiles à la création d’un site Internet spécifique. Sans oublier le lancement de deux collections éditoriales : les « Sensitinéraires », livres audio-tactiles pour les déficients visuels, et, dès 2006, des ouvrages enrichissant la langue des signes française de termes adaptées aux arts et au patrimoine.

Formation et information
Tous les personnels d’accueil ont par ailleurs reçu une formation. Cette sensibilisation s’avère en effet essentielle, mais pas uniquement au niveau des personnels d’accueil ou des conférenciers qui sont confrontés directement au handicap. Car quelques professionnels manifestent encore leur hostilité à l’installation d’un ascenseur qui défigurerait un monument historique ou à ces ateliers qui permettent de toucher certaines œuvres originales (avec des gants). Sans oublier les architectes ou les designers, qui pensent majoritairement que l’accessibilité est une contrainte qui bride leur créativité. Celle-ci étant une obligation légale, le ministère de la Culture s’est engagé à mettre en place des formations destinées aux professionnels de la culture, notamment des architectes. « Cela permet souvent d’éviter de considérer la chose comme insurmontable », précise Laëtitia Ouakil.

Mixité des visites
C’est aussi pour faciliter le dialogue que le ministère de la Culture a mis sur pied en 2001 une commission nationale Culture-Handicap, qui s’est notamment attachée à rédiger une charte d’accessibilité à l’usage des professionnels, en forme de guide pratique explicitant les textes réglementaires. « Il existe de nombreux textes, mais très peu sont mis en application, explique
Sandrine Sophys-Veret. La charte permet de décrisper les choses. » Le cadre juridique est cependant amené à évoluer, avec l’entrée en vigueur très attendue de la loi du 11 février 2005 sur l’égalité des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, portée par les associations mais aussi par une volonté présidentielle. Étonnamment dépourvue de chapitre culture, cette loi prévoira des sanctions pénales pour les Établissements recevant du public (ERP) ne respectant pas leur obligation de mise en accessibilité (des dérogations étant toutefois prévues pour les monuments historiques).  D’ici 2011, tous les ERP devront produire un état des lieux. Si le contenu exact des décrets d’application, attendus pour le 1er janvier 2007, n’est pas encore connu, cet arsenal coercitif dénote toutefois d’un réel changement politique à l’égard des personnes handicapées, qui pourrait permettre à la France de combler son retard par rapport aux pays germaniques ou anglo-saxons. Il reste encore beaucoup à faire. « Le chantier est immense, et nous sommes simplement en phase de défrichage », constate Muriel Homo, vice-présidente chargée de la culture au sein du GIHP national (Groupement pour l’insertion des personnes handicapées physiques). Mais il faut aussi inciter les handicapés à pousser les portes des musées. Car on n’a pas d’appétence pour les mets fins lorsqu’on ne vous en a jamais servi. » L’un des axes promus par les associations serait d’inciter à une normalisation de l’accueil des handicapés, en révisant des politiques de médiation jugées parfois excluantes. Dans leurs programmes culturels, certains musées ont d’ores et déjà expérimenté la mixité dans le cadre de visites ouvertes aux personnes valides et handicapées (lire l’encadré). La réflexion méthodologique peut donc bénéficier à tous les publics. « Comme pour l’exclusion sociale, il n’y a que la mixité qui permet de faire avancer les choses », rappelle Claude Gilbert.

À Strasbourg, voir les musées autrement...

Depuis la fin des années 1970, les musées de la capitale alsacienne ont entrepris une réflexion sur l’accueil des handicapés, grâce à l’initiative de Margaret Pfenninger, toujours en charge du service éducatif des musées. Mais, plutôt que d’en faire un public à part, les actions se sont attachées à élaborer une pédagogie de l’approche active – souvent utilisée à destination des seuls enfants – qui puisse profiter à chacun, en initiant notamment une politique de mixité. Depuis 1999, les visites « Pour voir les musées autrement », adaptées aux déficients visuels, sont ouvertes à tous. La dernière en date – bâtie par Éric Ferron, chargé des publics à besoins spécifiques, autour de l’exposition « Éclairages sur un chef-d’œuvre : Loth et ses filles par Simon Vouet » (au Musée des beaux-arts de la ville) – s’est déroulée en plusieurs étapes : intervention d’une conteuse sur le thème des interdits amoureux (la scène biblique du tableau est un prélude à l’inceste) ; puis description du tableau par Éric Ferron. Elle s’est enfin conclue par un travail en binôme, chaque voyant devant décrire un tableau de son choix à un non-voyant. « Ce type de visite permet une découverte de l’autre, du handicap, mais aussi de ses propres limites, notamment par rapport à sa capacité de description. Cela permet d’en apprendre beaucoup sur soi-même », souligne Éric Ferron. Un même principe de mixité prévaut pour les parcours tactiles des musées archéologique et de l’Œuvre Notre-Dame, intégrés au circuit classique de visite. Ils autorisent tous les visiteurs à toucher trente-cinq pièces originales. Et contribuent « à une banalisation qui gomme les peurs qui persistent envers certains handicaps ».

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°226 du 2 décembre 2005, avec le titre suivant : Un musée pour tous ?

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