Un musée en lévitation

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · Le Journal des Arts

Le 12 mars 2008 - 983 mots

Pas moins de cent quatre actions juridiques ont tenté de stopper sa réalisation
- Et pourtant, le nouveau musée de l’Acropole conçu par l’architecte franco-suisse Bernard Tschumi ouvrira bien ses portes en septembre.

 Situé à Athènes en contrebas du célèbre rocher, à quelque 300 m de cette icône du patrimoine architectural qu’est le Parthénon, le bâtiment se doit d’être à la hauteur. N’a-t-il pas cristallisé, à lui seul, tous les espoirs, mais aussi toutes les polémiques liés à ce site éminemment symbolique ? Ainsi, les archéologues grecs se sont-ils très vite divisés en deux camps : d’un côté, les conservateurs, refusant que l’on touche à la moindre pierre du rocher, de l’autre, les tenants d’une remise en valeur de ce lieu et de son temple singulièrement « amputé ». Car, comme le confesse lui-même Bernard Tschumi, « ce projet est aussi un acte politique. L’une des principales raisons de la création de ce bâtiment n’est autre que celle de récupérer les reliefs du Parthénon conservés actuellement au British Museum de Londres, soit plus de la moitié de la frise ». Une croisade que mène avec conviction et ardeur le professeur Dimitrios Pandermalis, cet archéologue grec de renommée internationale qui préside le futur musée et dont les interventions scientifiques n’ont cessé de nourrir le projet architectural…

Un édifice minimaliste
Pour l’heure, l’édifice minimaliste et transparent conçu par Bernard Tschumi s’offre aux regards : d’une clarté et d’une rigueur mathématique que n’auraient guère reniées les anciens Grecs. « Je ne souhaitais en aucun cas faire un bâtiment contextuel, d’un style néoclassique ou parthénonien », prévient d’emblée l’architecte. On ne saurait, en effet, rivaliser avec le degré de perfection atteint, au Ve siècle avant notre ère, par le chef-d’œuvre de Phidias. L’une des particularités du musée est, précisément, d’entretenir un rapport constant avec le temple et l’ensemble du site. Ce dernier est, en effet, couvert à plus de 70 % de ruines archéologiques, qu’il convient non seulement de préserver, mais aussi d’intégrer au parcours.
Respectueux du passé et résolument contemporain tout à la fois, le musée obéit ainsi à une structure tripartite : une base sur pilotis, comme « en lévitation au-dessus des ruines », une zone intermédiaire ou « salle hypostyle » scandée de colonnes de 8 m de haut dans laquelle seront présentés les fleurons de la statuaire d’époque archaïque (VIe siècle avant notre ère), et enfin, immense parallélépipède de verre coiffant l’édifice, la salle destinée à accueillir idéalement la frise du Parthénon dans sa totalité.
La muséographie a ainsi prévu des renforcements de profondeur inégale pour accueillir les différents blocs. Car, si les fragments conservés à Athènes mesurent toujours 70 cm d’épaisseur, ceux de Londres n’excèdent guère les 15 cm. La raison en est simple : afin de ne pas alourdir le poids de sa cargaison, Lord Elgin a tout simplement « raboté » dans le sens de la longueur l’ensemble des marbres qu’il transportait vers l’Angleterre ! Autre contrainte muséographique à laquelle doit faire face le futur musée s’il récupère les fragments « londoniens » : leur différence de couleur. Si les marbres athéniens ont conservé leur belle patine aux reflets rouges, ceux du British Museum de Londres ont malencontreusement été décapés dans les années 1930. On perçoit même les traces des outils sur leur épiderme d’une blancheur sépulcrale…

Restitution hypothétique
Mais en attendant cette future – pour ne pas dire hypothétique – restitution, le parti pris muséographique retenu prévoit de bien faire la distinction entre originaux et répliques en recouvrant ces dernières d’une espèce de voile. « Le public ne vient pas voir un manifeste politique, mais un message esthétique », résume Bernard Tschumi…
Car, c’est bien d’esthétique qu’il s’agit, lorsque l’on analyse les principes qui ont guidé la réalisation du projet. Un seul mot d’ordre : la sobriété. Pour ce faire, l’architecte a opté pour trois matériaux, qui se répondent à la perfection : le béton, le verre et le marbre. Véritable « signature » de Bernard Tschumi, l’emploi d’un béton extrêmement travaillé est ainsi utilisé comme arrière-plan des sculptures, afin d’absorber la lumière. Évitant tout effet désastreux de bariolage (comme dans les nouvelles salles grecques du Metropolitan Museum of Art de New York !), les sols des espaces de circulation sont en marbre noir, ceux des galeries d’exposition en marbre beige. Enfin, l’usage du verre obéit au souci de transparence et de lisibilité. Les strates archéologiques sont ainsi visibles à travers les planchers de verre du niveau inférieur. De même, c’est une grande rampe de verre qui conduit à la salle hypostyle présentant les délicates effigies des « Korés » (« jeunes filles ») d’époque archaïque. Enfin, véritable cerise sur le gâteau, l’écrin de verre de la Galerie supérieure baigne les marbres du Parthénon dans une lumière idéale, tout en provoquant un dialogue subtil avec leur bâtiment d’origine. « Grâce au déhanchement de cette boîte de verre, comme posée sur le musée, les statues bénéficient ainsi des mêmes conditions d’éclairage et d’orientation (est/ouest) que le Parthénon lui-même », souligne avec enthousiasme Bernard Tschumi. Dans un ultime raffinement, l’architecte a pris soin de consteller ses parois de verre de petits points noirs sérigraphiés afin d’éviter l’éblouissement des visiteurs et corriger tout effet optique de coloration des marbres par le jeu des reflets.
Par ses prouesses technologiques (expérimentation d’un vitrage en climat chaud, nombreuses réponses offertes aux dangers sismiques), la qualité de son éclairage et la fluidité de son espace (la frise retrouverait enfin sa séquence narrative), le beau vaisseau de verre de Bernard Tschumi sonne bel et bien comme un manifeste. « Rendez-nous les marbres du Parthénon ! », entend-on des profondeurs du rocher sacré…

Quelques repères
- Annonce du concours d’architecture : septembre 2001
- Réalisation du musée : 2003-2008
- Ouverture au public : septembre 2008
- Budget : 130 millions d’euros environ
- Superficie totale du musée : 21 000 m2, dont 14 000 m2 pour les espaces d’exposition

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°277 du 14 mars 2008, avec le titre suivant : Un musée en lévitation

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