Un modèle pour l’étranger ?

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 6 janvier 2009 - 1020 mots

Loué ou critiqué par les observateurs étrangers, le ministère de la Culture est difficilement exportable. Témoignages d’acteurs culturels européens et américains.

De prime abord, les observateurs étrangers tendent à saluer l’existence d’un ministère de la Culture, ou plus précisément d’une action de l’État en matière culturelle. « Vous avez une chance dont vous ne vous rendez pas compte, lance l’Espagnole Carmen Gimenez, conservatrice au Solomon R. Guggenheim Museum à New York. Regardez le système américain, on en voit les conséquences avec le Museum of Contemporary Art (MoCA) [Los Angeles] qui n’a plus d’argent (lire p. 6). Je crois que l’État doit toujours être présent, c’est aussi un garde-fou qui garantit une certaine qualité. » Pour Rudi Wester, directrice de l’Institut néerlandais à Paris, le fameux 1 % du budget de l’État est cité comme une référence aux Pays-Bas, où ce budget plafonne à 0,5 %. Reste que l’historien et sociologue britannique Theodore Zeldin s’interroge sur la faible dotation de la Rue de Valois au regard d’autres ministères. « Les Français ont été leaders en matière de politique culturelle, j’espère qu’ils continueront à l’être, confie-t-il. Nicolas Sarkozy parle de relance économique. Quid de la relance culturelle ? »
Si modèle il y eut, celui-ci s’est passablement essoufflé. L’ancien conservateur du Museum of Modern Art (MoMA) de New York, Robert Storr, résume ainsi le leitmotiv : « le système français est bon pour la préservation du patrimoine, pas pour le développement de l’art contemporain ». Auteur de Que reste-t-il de la culture française ? Le souci de la grandeur, le journaliste américain Donald Morrison renchérit : « le ministère a eu un effet pernicieux sur la création et son rayonnement. La plupart des décisions sont prises par des fonctionnaires et non des artistes. L’État domine, pompe l’oxygène, rend l’audience passive. Les gens s’assoient et attendent qu’on leur serve la culture comme de la soupe. » Reviennent alors en boucle les images habituelles de l’artiste « officiel » et « subventionné ». Au point de faire dire au journaliste américain Ted Stanger : « le ministère ne peut créer le succès d’un artiste. Ses actions font fuir les capitaux privés. »

Une culture élitiste ?
Peu opérant sur le plan de la création, le ministère aurait aussi loupé le coche de la démocratisation. Pour Theodore Zeldin, « nous sommes passés d’une tentative de démocratisation de la culture telle qu’elle existait chez Lang à la seule idée de préservation-conservation. Le ministère devrait créer des opportunités de rencontres entre les mondes qui ne se côtoient pas, ne se connaissent pas. Au XXe siècle, au niveau des pratiques culturelles, on ne jurait que par l’expression personnelle. Au XXIe siècle, on devrait porter l’accent sur la rencontre des différences. » Un sentiment que partage également Donald Morrison. « La France s’arque sur l’idée de la diversité culturelle, mais le ministère ne fait rien pour la promouvoir, souligne-t-il. Il tend plutôt à imposer une culture élitaire à sa population. Je ne conseillerais en aucun cas de s’inspirer du modèle américain, mais le fait que nous n’ayons pas un seul financier monolithique permet une diversité. »
On l’aura deviné, le centralisme français n’est guère soluble outre-Atlantique. L’absence d’une intervention de l’État est intrinsèque à l’histoire du pays et elle est désormais perçue comme un gage d’indépendance, le programme culturel prenant ses racines au niveau local, à grands renforts de mécénat. « Avec un véritable ministère national, les gens craindraient un programme idéologique à contresens de la logique fédérale de la Constitution », indique Robert Storr. De même, en Allemagne, où le fédéralisme est roi, « la liaison étroite entre la politique et la culture serait une contradiction », selon Berthold Franke, directeur du Goethe-Institut à Paris. En Suisse, deux entités fédérales, l’Office fédéral de la Culture, partie intégrante du département de l’Intérieur, et la fondation de droit public Pro Helvetia, financée par la Confédération, gèrent les affaires culturelles. Néanmoins, aucune d’elle n’a d’emprise sur les institutions culturelles. Les nominations des directeurs de théâtres, musées ou festivals, s’effectuent ainsi à un niveau municipal ou cantonal. « En France, le système est pyramidal, piloté par le haut, alors qu’en Suisse le système est piloté par le bas », résume Olivier Kaeser, directeur du Centre culturel Suisse. Celui-ci reste d’ailleurs sans voix devant « l’énorme casting politique », visible sur les cartons d’invitation des vernissages en France. Mais le cordon sanitaire que la Suisse entend garder entre la culture et le politique est à double tranchant. « À chaque fois qu’on souhaite innover sur le plan architectural, on est confronté à la démocratie, soupire Olivier Kaeser, citant l’exemple du Musée d’ethnographie de Genève comme l’un des nombreux projets de construction, d’agrandissement ou de réhabilitation soumis au vote populaire et contre lesquels « il y a toujours quelqu’un pour s’insurger ». Le dirigisme étatique est tout autant proscrit aux Pays-Bas où, d’après Rudi Wester, « l’État n’a aucun pouvoir de vérification ni le droit de juger le contenu et la qualité de la création artistique. » Le plat pays a mis en place treize fondations, gérant 40 % du budget du ministère. Les employés sont tous des professionnels ou spécialistes dans les différents domaines de la création, et non des fonctionnaires. C’est un double système somme toute assez proche du modèle néerlandais que Robert Storr préconise pour la France. « Il faudrait qu’il y ait un comité de “sages” de diverses formations et perspectives – c’est-à-dire des professionnels reconnus dans les arts et pas seulement des diplômés ou des fonctionnaires, qui soient responsables pour une politique culturelle indépendante, précise-t-il. Le ministère devrait établir le cadre et garantir la subvention et laisser la main libre afin que ces sages puissent mettre en œuvre la politique. » Car de l’avis général, le ministère est ankylosé, enclin à la paresse, « toxique » même selon Ted Stanger. « Il devrait être plus efficace, moins fonctionnarisé, plus opérationnel », concède Carmen Gimenez. Peut-être aussi plus en prise avec les pays voisins. « Avec l’Europe, la programmation d’une politique nationale changera sans doute, estime Robert Storr. Il faudra une entité européenne en plus d’un ministère de la Culture. »

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°294 du 9 janvier 2009, avec le titre suivant : Un modèle pour l’étranger ?

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