Vendredi 28 février 2020

Umberto Eco

Tête de liste, au Louvre

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 18 novembre 2009 - 568 mots

La célèbre barbe désormais troquée contre une malicieuse moustache, l’œil rond et gai, en pardessus, canne, cartable et chapeau mou, Umberto Eco cultive la silhouette du Professore italien. Et quand vient le moment de prendre la parole – et le moment vient souvent –, c’est toujours fort et clair qu’il expose son affaire.

Le penseur, le livre et le lecteur
À l’université de Bologne où il enseigne depuis près de quarante ans, l’auditoire déborde jusque sur les marches de l’amphi, hypnotisé par l’opulence d’un savoir qu’il peut stimuler d’une brève chronique de la peinture, d’une plongée dans la scolastique médiévale, aussi bien que d’une spéculation turbulente sur les cultures populaires. Eco, ou l’humaniste obsédé par le désir de savoir et par le texte sous toutes ses formes ; un intellectuel modèle Renaissance qui cherche, mais n’oublie pas de transmettre et de raconter.

En 1980, à quarante-huit ans, déjà spécialiste de Saint-Thomas d’Aquin, déjà converti à l’étude des signes, déjà notoire universitaire, chroniqueur dans la presse écrite et pourfendeur de la communication de masse, il publie son premier roman, Le Nom de la rose. Un thriller médiéval et médiéviste.
   
Seize millions d’exemplaires plus loin et un statut d’érudit le plus célèbre de la planète, il continue de se saisir du monde, des mots et des choses comme matière à penser. À la manière d’un collectionneur qui serait passé au tamis sémiotique. Là où il y a texte, il y a hypertexte. Et il y a lecteur. Un lecteur auquel Eco consacre une flopée d’essais et une solide théorie de la réception. Un lecteur auquel il attribue une part collaborative active dans la signification même du texte. « L’activité de l’auteur est de “créer” son propre lecteur », plaide-t-il.

Revue d’inventaires
Celui qui raconte avoir multiplié de précoces tentatives de roman durant une enfance piémontaise catholique secouée par l’ère fasciste, est devenu avide lecteur. Un brin fétichiste. N’espérez pas vous débarasser des livres, avertit-il dans son dernier essai avec Jean-Claude Carrière. Il aurait ainsi constitué une bibliothèque riche de plus de cinquante mille volumes, manuscrits compris. Et la légende veut qu’il les aurait tous lus… ou écrits.
   
Une telle bibliothèque n’est pas sans évoquer le « vertige de la liste » qu’Umberto Eco met à l’œuvre cet automne au Louvre. Du bottin aux guerriers de l’Iliade compilés chez Homère, des amantes dénombrées par Leporello pour Don Giovanni à l’inventaire des façons de s’essuyer le derrière effectué par Rabelais en passant par Calvino, Joyce, Rimbaud, Eco lui-même et l’et caetera qui peut clore – et ouvrir – une énumération, le sémiologue confesse une fascination sans fond pour la liste comme mode de connaissance, comme contrainte et comme poétique. Et parfois même comme subversion, à l’image du xxe siècle qui pour mieux en découdre avec l’ordre établi, aura réinventé la liste.
   
Au Louvre, ce vertige-là se traque en verbes, en musique, en samples et en infinis hors-champs de peintures. Eco prévient : « Soixante-trois lectures, trois concerts, une exposition, une chambre des merveilles, deux accrochages, cinq conférences, huit documentaires, trois cents courts-métrages, un spectacle, un colloque, cinquante et un intervenants ». Et caetera.

Biographie

1932
Naît à Alessandria (Italie).

1954
Docteur en philosophie.

1962
L’Œuvre ouverte (essai).

1971
Titulaire de la chaire de sémiotique (université de Bologne) et journaliste.

1980
Le Nom de la rose (roman).

1992
Membre de l’UNESCO.

2009
Vertige de la liste, (essai, lire p. 121).

Vertige de la liste, le Louvre invite Umberto Eco

Jusqu’au 13 décembre 2009.

• 30 novembre : conférence « La Wunderkammer a-t-elle existé ? », par P. Falguières
• 1er décembre : spectacle « Listing cérémonie », mis en scène par L. Lagarde
• 12 et 13 décembre : projection-concert « Inventaire avant disparition »
• Exposition « Mille e tre », aile Denon, jusqu’au 8 février 2010.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°619 du 1 décembre 2009, avec le titre suivant : Umberto Eco

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