Ugo Rondinone, sculptures sentimentales

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 1 avril 2003

Ce printemps, l’artiste helvète de réputation internationale déploie ses univers spleenétiques à Paris en deux voyages romantiques au cœur de sculptures minimalistes.

À trente-neuf ans, Ugo Rondinone s’avère être aujourd’hui une valeur sûre de l’art contemporain et bénéficie pour son retour en France d’expositions monographiques programmées par le Centre Georges Pompidou et la galerie Almine Rech, deux événements dotés pour l’occasion de productions exclusives. Peu d’artistes peuvent se targuer de recevoir autant de moyens pour matérialiser leur démarche, et l’on apprend déjà qu’il s’installera en octobre 2003 au Consortium de Dijon. Cet artiste hybride, jouant aussi bien du pinceau que de la caméra, du crayon que de la pellicule a décidément de beaux jours devant lui. Pourtant, Ugo Rondinone n’a pas ce que l’on peut appeler « la grosse tête », il semble même toujours un peu étonné de l’effervescence qu’il déclenche. Timide, il se plie pourtant à l’exercice de l’interview dans un français italianisant même s’il considère qu’il n’a pas de leçon à donner au spectateur ; quant à son image, il la distille avec parcimonie, peut-être parce que ses œuvres fonctionnent un peu comme des autoportraits. Parlant peu, il n’omet jamais de mentionner ses collaborateurs, de préciser un détail, d’attirer l’attention sur l’emploi d’une matière ou d’un son. L’infinie douceur et la grande gentillesse de Rondinone cachent une précision redoutable, un sens du perfectionnisme rare, et surtout un plaisir non dissimulé d’être artiste. À l’heure où l’attitude ad hoc pour un artiste est celle d’être blasé lorsqu’il devient connu, la surprise est d’autant plus délicieuse. L’homme est souriant et sa sensibilité est telle qu’elle éclabousse autant son interlocuteur que le visiteur de ses pièces. On ne ressort jamais tout à fait le même des expériences d’Ugo Rondinone, ébranlé par son souffle, ce fil d’Ariane tendu entre ses différentes installations, représentant l’essence même de son existence et de son œuvre. À la galerie d’Almine Rech, sa respiration s’échappe de deux structures minimalistes – un grand X noir et poli, et une structure métallique rappelant les constructions logiques de Sol LeWitt – donnant à ces combinaisons géométriques menaçantes et froides, une âme, une sensualité enveloppée d’une petite musique dont on ne sait trop si elle émeut ou effraie.
Ce « mélange de températures », comme le dit l’artiste, est la signature d’une démarche construite depuis une dizaine d’années sur un « chaud-froid » constant. Entre la raideur d’un environnement et l’émotion d’un son, d’une chanson ou d’une image, Rondinone déstabilise parce qu’il « a davantage foi dans les capacités émotionnelles des spectateurs » selon Gaby Hartel, auteur d’un texte publié dans le catalogue/affiche édité par le Centre Georges Pompidou. Effectivement, en déjouant les références artistiques habituelles, il cherche d’abord à toucher le spectateur à travers une expérience d’infiltration douce mais imparable.
Pour être plus direct, une œuvre de Rondinone « prend aux tripes » afin de contaminer l’esprit
pour devenir conceptuelle.
Jouant sur les sentiments sans tomber dans une émotivité feinte, Roundelay, la grande installation créée au Centre Georges Pompidou, entraîne le visiteur dans une ronde poétique et éperdue, aussi belle que prégnante. Il faut d’abord contourner une sculpture architectonique blanche, dure et
asymétrique – « relecture des paramètres plastiques issus du minimalisme » – pour entrer dans le piège ouaté qu’a tendu Rondinone au visiteur. Là, au sein d’une structure métamorphosée par la symétrie et la douceur de ses parois en toile de jute et de feutre, six vidéoprojections s’entrecroisent. Une jeune femme (Joana Preiss aperçue dans les photos de Nan Goldin) marche dans un dédale architectural rigide et très graphique, le même que parcourt un homme prénommé Gaston. Leurs pas s’accordent mais jamais ne se rejoignent dans cette errance urbaine que l’artiste a tourné à Paris, dans le quartier de Beaugrenelle, fleuron architectural des années 1970. Les comédiens tournent en rond comme l’indique le titre en forme de jeu de mots (round traduit la circularité tandis que delay signifie le retard en anglais) sur fond d’une ritournelle nostalgique (le sens ancien du terme roundelay), inspirée par une des créations de Philip Glass, Islands. Entremêlée au souffle de Rondinone et répétée inlassablement, cette petite musique triste devenue presque plaintive, aide le spectateur à abandonner sa perplexité et tout espoir de narration. Car, dans un sens, il n’y a que cela dans cette multiprojection, le croisement incessant de ce couple, par écrans interposés, parcourant en boucle ce lieu déshumanisé et teinté d’une lumière morne. En tournant sur eux-mêmes, ils entraînent le spectateur dans leur quête mystérieuse. Comme les artistes romantiques du xixe siècle pour qui la promenade sans but en pleine nature sauvage offrait l’opportunité de libérer leur moi intérieur, d’accéder peut-être à une vérité, Ugo Rondinone transmet par cette flânerie urbaine l’occasion de laisser vagabonder son esprit et sa conscience vers des hauteurs parfois vertigineuses. Loin d’être sans espoir ou sans issue aux limites de l’enfermement psychique et physique, l’errance se révèle constructrice et laisse à l’expérience personnelle une place infinie. Sans avoir recours à des effets spéciaux sophistiqués, l’artiste, en appliquant un ralenti des plus esthétiques à ses images, hypnotise lentement son public, parvient à le faire flotter à travers ses capsules minimales. Lorsque l’on évoque ces voyages arrêtés, on parle souvent de nostalgie, de tristesse. Sans doute s’agit-il davantage de spleen. De cette attitude mélancolique qu’il convient de manipuler avec précaution pour ne pas tomber dans la figure de style. Pour cela, Ugo Rondinone brouille les pistes, change de domaine, afin de renouveler encore son expérience existentielle d’être artiste. Avec sincérité, il s’emploie à bouleverser son monde.

PARIS, Centre George Pompidou, place Georges Pompidou, IVe, tél. 01 44 78 12 33, jusqu’au 28 avril ; galerie Almine Rech, 127 rue du Chevaleret, XIIIe, tél. 01 45 83 71 90, jusqu’au 31 mai.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°546 du 1 avril 2003, avec le titre suivant : Ugo Rondinone, sculptures sentimentales

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