Lundi 17 décembre 2018

Rhône-Alpes

Trop discrètes artothèques

Fausse bonne idée ou manque de moyens ?

Le Journal des Arts

Le 1 janvier 1995 - 889 mots

Emprunter une œuvre d’art comme un livre ? C’est possible grâce aux artothèques. Structures méconnues, bien qu’il en existe plus de 40 en France dont 8 en Rhône-Alpes, elles souffrent d’une image brouillée à cause de la diversité de leurs missions : elles achètent des œuvres comme le font les musées, les prêtent sur le principe des bibliothèques, et en exposent à l’image des Centres d’art. Bilan, dix ans après leur création.

VALENCE - Mises en place dans l’euphorie de la politique de soutien aux arts plastiques du début des années quatre-vingt, les artothèques ont bénéficié du même "souffle" que les Frac ou les Centres d’art. À l’origine, elles devaient acheter des multiples "représentatifs de la production plastique des trente-quarante dernières années", explique Bertrand Nervegna à Valence. Mais après quelques années d’éclectisme, les responsables ont le plus souvent réalisé leurs achats en fonction d’axes particuliers, comme à Annecy sur la photographie plasticienne.

Les raisons de cette spécialisation sont, pour Bertrand Nervegna, essentiellement conjoncturelles : "dans la mesure où notre budget acquisitions de 80 000 francs n’augmente pas, nous avons dû définir des lignes". Cependant, certaines artothèques, comme celle de Villeurbanne, revendiquent la poursuite des objectifs initiaux : "mon point de vue, idéal mais utopique, c’est la représentativité. Je considère qu’une artothèque constitue un patrimoine et que la représentativité permet de remplir notre vocation pédagogique", précise Corinne Guerci qui dispose, elle, de 170 000 francs de budget par an.

Prêts et expositions
Les œuvres ainsi achetées sont prêtées, selon des formules variées qui vont de la gratuité à la location (environ 10 francs par mois), pour une période maximale de trois mois. Les artothèques comptent en moyenne 250 abonnés, et si Corinne Guerci en annonce 500 à Villeurbanne, elle reconnaît que "seuls 150 d’entre eux sont vraiment actifs". Ces chiffres sont à manier avec précaution, car ils masquent des emprunts beaucoup plus importants. Bertrand Nervegna estime qu’il prête "entre 900 et 1 000 œuvres par an, pour un fonds de 700 pièces", un chiffre comparable à celui avancé par l’artothèque de Villeurbanne, qui compte 500 pièces.

Par ailleurs, les artothèques montent environ trois à quatre expositions de multiples par an, et disposent à cette fin d’un budget spécifique.
Mais les artothèques rencontrent une série d’obstacles qui compromettent leur épanouissement. Les premiers sont communs à l’ensemble des structures de diffusion de l’art contemporain. Ainsi, il apparaît, comme dans le cas des Frac, une contradiction entre un projet culturel à vocation grand public et un art contemporain qui se présente comme spéculatif et proche de la recherche.

Par ailleurs, le contact direct avec les œuvres sur lequel repose les artothèques ne garantit en rien le succès. Comme le fait remarquer Michèle Dollmann, "les artothèques restent tributaires de leur public, en majorité cultivé ". L’idée d’une augmentation de l’offre telle que la défend Christiane Talmard – "Maintenant, beaucoup de gens voient des œuvres parce qu’elles sont montrées par les collectivités qui nous les empruntent" – ne saurait pallier les problèmes d’accès, intellectuels et culturels cette fois, à l’art.

L’autre série d’obstacles est propre aux artothèques. Elles seraient en porte-à-faux à l’égard de la production plastique : "Tous les artistes ne travaillent pas sur l’estampe. Il est difficile de trouver des multiples de Support-Surface par exemple" constate, avec d’autres, Bertrand Nervegna. Une analyse que récuse pourtant Christiane Talmard : "Le problème n’est pas celui du médium. Par exemple, Giuseppe Penone a fait des estampes en faisant apparaître les veines d’un marbre, ce qui est l’exact prolongement de son travail en trois dimensions". Par ailleurs, on peut se demander si la notion d’emprunt n’entre pas en contradiction avec l’idée de possession qui fédère l’ensemble des acteurs du monde des arts plastiques.

Les réactions du milieu professionnel
Mais, et peut-être est-ce là une des clés du problème, les artothèques sont mal perçues par leur milieu professionnel : "Il y a un dédain pour un outil qui est pourtant formidable", estime Christiane Talmard. Plus virulente, Michèle Dollmann considère que les artothèques sont "méprisées par les professionnels". Corinne Guerci est moins amère : "Si nous ne sommes pas reconnus dans le milieu, c’est dû à notre statut hybride. Nos fonctions apparaissent comme paradoxales : conserver et prêter, acheter des œuvres originales qui sont aussi des multiples, ce qui est difficile à faire accepter aux professionnels".

À cela s’ajoute la politique hésitante du ministère de la Culture, qui est d’autant plus pénalisante que son "label" est prépondérant en matière de légitimation des activités culturelles. Après avoir initié cette politique, il n’accorde plus ses subventions que chichement – aide très ponctuelle à certaines expositions –, attitude en retrait interprétée comme une critique implicite du travail mené.

Malgré ces handicaps, les artothèques ne sont pas dénuées de perspectives. Le succès public est largement tributaire des moyens, notamment financiers, dont elles disposeront pour développer des actions pédagogiques. Quant aux acquisitions, elles seront probablement réorientées vers un média nouveau, qui reste un multiple et qui a la faveur des artistes : la vidéo. "C’est une solution d’avenir, mais il faut y réfléchir, parce que nous ne sommes pas équipés pour ça.

Il faut des moniteurs, des rangements, étudier les problèmes juridiques", estime Corinne Guerci comme Michèle Dollmann. Un projet qui pourrait être porté par le thème de la prochaine Biennale d’art contemporain de Lyon qui se propose de faire un bilan de l’utilisation des nouvelles technologies.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°10 du 1 janvier 1995, avec le titre suivant : Trop discrètes artothèques

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