Tous les visages de Jordaens

Le Journal des Arts

Le 2 octobre 2013 - 1044 mots

Jacques (Jacob) Jordaens n’est pas uniquement le peintre de genre que l’on connaît. Le Petit Palais explore aussi sa production religieuse dans une importante rétrospective.

De Jordaens, les musées français conservent étonnamment beaucoup d’œuvres de qualité et pourtant l’artiste demeure encore satellitaire dans les expositions et les parcours permanents. À ce titre, l’exposition que consacre le Petit Palais à Jacques Jordaens (1593-1678) est d’envergure : non seulement par le corpus sélectionné, qui compte nombre de chefs-d’œuvre, mais également par le travail scientifique qui conduit à la réhabilitation de l’œuvre de l’artiste en France. Après l’exposition bruxelloise « Jordaens et l’Antiquité » close en janvier dernier, la redécouverte de l’artiste par le public est en train de battre en brèche nombre d’idées reçues. « Jordaens est un peintre hautement transgressif », explique Alexis Merle du Bourg, commissaire de l’exposition.

Preuve que l’historiographie avance sur l’œuvre du peintre, l’artiste, longtemps appelé Jacob, est ici, comme à Bruxelles, rebaptisé Jacques : les historiens se sont appuyés sur son acte de naissance et sur sa signature. « Au XIXe siècle, Jordaens est devenu la figure artistique sur laquelle s’est appuyé le nationalisme flamand », insiste la co-commissaire Maryline Assante di Panzillo, ce qui explique en partie la vision tronquée que les amateurs français ont portée sur l’œuvre du peintre. Dans le trio de tête du XVIIe siècle flamand qu’il forme avec Rubens et Van Dyck, l’on a retenu de Jordaens une peinture de genre, volontiers débridée et débonnaire, peu agréable au regard des amateurs français, plus friands d’un classicisme et d’une modernité plus retenus.

Or, la rétrospective parisienne, la première de cette ampleur en France, montre tout autre chose dans son parcours, pensé avec soin et mis en espace de manière élégante. En guise d’entrée, les scénographes ont misé sur l’évocation suggérée de l’intérieur bourgeois d’un notable anversois. La ville flamande, en plein essor économique au début du XVIIe siècle, voit s’accroître un milieu artistique prospère et dynastique. Jordaens est issu d’une famille aux alliances croisées, qui le lient à son maître Adam Van Noort, mais également à Rubens. Ces artistes n’ont rien de bohème : dans l’Autoportrait de l’artiste avec sa femme Catharina van Noort, leur fille Elizabeth et une servante dans un jardin (1621-1622, Musée du Prado), Jordaens représente sa famille avec le faste et les attributs d’un portrait de noblesse. L’image d’un bourgeois austère est d’entrée dynamitée, de même que celle d’un rustre fasciné par les tavernes avinées que ses œuvres les plus connues auraient pu laisser entrevoir. La rétrospective s’ouvre sur les œuvres religieuses de Jordaens : cette part de son activité artistique est très importante dans son œuvre. C’est en partie dû au contexte historique auquel est confrontée la ville d’Anvers durant cette période. Centre catholique à la frontière d’États protestants, les commandes religieuses pour décorer églises et intérieurs affluent.

Une peinture religieuse naturaliste

Jordaens, bien que calviniste, travaille sans discontinuer pour l’Église. Ici, l’œuvre de Jordaens, fortement liée à celle de Rubens, se teinte de l’influence du Caravage. Dans L’Adoration des bergers (1616-1617, Musée de Grenoble), Jordaens s’inspire d’une prédelle exécutée par Rubens, mais s’empare d’un format horizontal et conçoit un tableau tout en hauteur. Plus encore que chez Rubens, les personnages se voient conférer des accents de vie et de réalité très prononcés, et faits de figures fortement plébéiennes des acteurs de la vie biblique. C’est sans doute par le truchement de Rubens que Jordaens appréhende la peinture caravagesque, puisqu’il ne passera jamais les Alpes : malgré cela, il exécute parmi ses tableaux les plus aboutis dans une esthétique caravagesque authentique, à l’image du Saint Jean-Baptiste en buste (1618-1619, Groninger Museum), moins de dix ans après la mort du peintre romain.

Scènes réalistes et triviales

Mais c’est avec sa peinture de genre et de proverbes que Jordaens acquiert une renommée internationale. Avec les déclinaisons du Roi boit ! et ses satyres et paysans tirés d’Esope, Jordaens est à l’apogée de son œuvre et ses tableaux deviennent la coqueluche des plus grandes cours européennes. Le roi boit ! (1630-1640, Musées royaux des beaux-arts de Belgique, Bruxelles) est, pour Alexis Merle du Bourg, commissaire de l’exposition, un tableau « hautement transgressif » : saveurs, odeurs, sons, tous les sens s’entrechoquent dans une toile monumentale. Scène d’ébriété érigée en scène d’histoire, « c’est l’œuvre d’un moraliste souriant, une exhortation à mieux se conduire ». Le réalisme de la scène est accentué par l’usage que fait Jordaens des tronies (qui désigne en ancien néerlandais une étude d’une expression caractéristique du visage et qu’on traduit par « tête d’expression »), les portraits de ses proches et connaissances. Pièces maîtresses de l’exposition, ces œuvres interpellent par la virtuosité plastique et coloriste, mais également par les multiples niveaux de lecture qu’elles esquissent. Deux versions de la fameuse scène Le Satyre et les Paysans sont présentées côte à côte : moralistes et plaisants, les tableaux révèlent aussi l’exigence de la construction d’une composition très théâtrale. Autour d’une tablée rustique, le Satyre se joint à des paysans typiques du XVIIe siècle flamand. Là encore, Jordaens s’inspire de modèles réels pour une scène mêlant de nombreuses intentions. Au sein de son atelier, les tableaux sont réinterprétés à la chaîne dans les années 1650-1660, avec plus ou moins d’habileté par ses nombreux collaborateurs, gage du succès commercial de ces scènes.

L’historiographie est passée trop vite sur un autre type de production de Jordaens : les scènes mythologiques et profanes. Si le peintre ne lisait ni le grec, ni le latin, il connaissait en revanche les traductions de nombre d’auteurs classiques. Les filles de Cécrops et Candaule faisant épier sa femme par Gygès témoignent de la culture savante de Jordaens, son goût aussi pour les anatomies féminines, héritées en ligne droite de Rubens. Il livre une vision toute personnelle de l’histoire antique et mythologique, proche du burlesque. Outre un catalogue livrant des essais riches et sérieux accompagnés de reproductions soignées, les commissaires ont travaillé cartels et explications dans les salles, apportant avec simplicité et clarté des connaissances parfois complexes. Avec une liste de chefs-d’œuvre impressionnante, cette rétrospective fera sûrement date.

Jordaens

Commissariat : Alexis Merle du Bourg, historien d’art, Maryline Assante di Panzillo, conservateur en chef au Petit Palais
Nombre d’œuvres : env. 115
Scénographie : Agence bGc studio, Iva Berthon Gajsak et Giovanna Comana

Jordaens 1593-1678

Jusqu’au 19 janvier 2014, Petit Palais, Musée des beaux-arts de la Ville de Paris, Avenue Winston Churchill, 75008 Paris, tél. 01 53 43 40 00, www.petitpalais.paris.fr, tlj sauf lundi, 10h-18h, jeudi jusqu’à 20h. Catalogue Éditions Paris Musées, 336 p., 44 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°398 du 4 octobre 2013, avec le titre suivant : Tous les visages de Jordaens

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