Mercredi 19 décembre 2018

Tom Van Gestel

« Rester dans le camp de l’art »

L'ŒIL

Le 1 janvier 2004 - 1278 mots

Directeur artistique de SKOR, fondation pour l’art public basée à Amsterdam, Tom Van Gestel prône un art public tourné vers l’innovation artistique. Au travers des dizaines de projets qu’il développe chaque année, Tom Van Gestel utilise également l’art comme un révélateur ou un stimulateur de nouveaux comportements sociaux, à l’image du projet Beyond, auquel il participe actuellement dans le cadre d’une vaste extension urbaine en banlieue d’Utrecht.

 Quelle est l’histoire de SKOR et quelles en sont les missions ?
Nous avons fondé SKOR, fondation pour l’art dans l’espace public en 2000. En fait, SKOR remplace et prolonge les activités de la fondation Praktijkbureau que nous avions fondée en 1983. Nous travaillons avec un grand nombre de personnes désireuses de produire de l’art public. La plupart du temps, les demandes proviennent de conseils municipaux, d’organisations en charge de restructurer un quartier, mais elles peuvent aussi être liées à des planifications gouvernementales, ou au contraire à des propriétaires privés.

Votre perception de l’espace public apparaît pour le moins ouverte.
Tout à fait, il peut s’agir d’un projet public dans des circonstances très privées. Cela produit souvent de profondes incompréhensions, car la plupart des gens ne désignent comme espace public que des places ou des quartiers neufs. Le vaste projet pour lequel nous travaillons [Beyond, en banlieue d’Utrecht ndlr] actuellement se tient dans un nouveau quartier, mais la plupart du temps, nos projets sont réalisés dans des quartiers existants, donc dans des situations existantes. Et une situation
diffère d’un spot. Un spot est un lieu unique, une situation inclut l’identité sociale, l’histoire, ce genre de choses.

Comment opérez-vous une sélection parmi les nombreuses sollicitations que vous recevez ?
Nous essayons de sélectionner parmi toutes ces demandes celles qui paraissent les plus intéressantes pour l’art. Mon mot d’ordre est de toujours rester dans le camp de l’art. Si par exemple une municipalité vient vers nous en nous demandant : « Pouvez-vous nous aider à organiser une sculpture à côté de notre salle municipale ? », nous ne sommes pas contre, mais nous considérons qu’ils peuvent tout à fait le faire eux-mêmes. Il y a beaucoup d’exemples de ce type dans la tradition hollandaise.
Parfois, les questions les plus stupides sont liées à des projets fascinants, et vous ne savez pas toujours au départ quelles sont les possibilités. Donc vous devez vraiment agir par intuition, en testant ou en étant un peu agressif avec les commanditaires dès le premier rendez-vous. Afin de vérifier s’ils sont suffisamment sérieux, s’ils sont prêts à s’engager vraiment. Mon travail comprend 70 % de psychologie.

Comment se déroule la sélection des artistes, les commanditaires sont-ils en droit d’imposer l’artiste de leur choix ?
Non, nous préférons que la situation reste ouverte, donc pas d’artiste ni de plan très abouti dans un premier temps. Nous partons d’une situation, et nous l’analysons. Si elle se révèle suffisamment intéressante, nous nous lançons. Mais parfois, la situation, bien qu’intéressante, ressemble trop à des expériences que nous avons déjà eues. Parfois aussi, nous cherchons à collecter ces situations, pour comparer nos approches et celles des artistes au travers de projets similaires.

Le projet Beyond qui vous occupe depuis quelques mois offre un terrain d’expérimentations plutôt stimulant, mais implique également de se confronter à une situation assez complexe ?
Oui, il s’agit d’un projet complexe car lié à une très importante extension urbaine. Nous parlons de la construction de 30 000 maisons qui accueilleront 70 000 à 80 000 habitants, sur le site de Leidse Rijn, en banlieue d’Utrecht. Il s’agit de la plus importante extension urbaine que les Pays-Bas connaissent actuellement, une extension qui doit être achevée dans une dizaine d’années. Le problème est qu’il est toujours très compliqué de développer un projet d’art public dans un nouveau quartier. Principalement parce que  vous n’y trouvez pas encore de cohésion sociale. De là des questions surgissent : « avec qui parler ? à qui s’adresser ? », et c’est toujours assez difficile de développer un projet dans cette situation. Le point intéressant avec cette nouvelle extension est qu’il ne s’agit pas d’un voisinage, le projet est trop grand pour cela. Toutefois, cela est un peu considéré comme un nouveau voisinage par la ville d’Utrecht qui nous a demandé de créer un programme d’actions artistiques intitulé Beyond. Mais vous ne pouvez pas parler d’un voisinage de 80 000 personnes. Le scénario que nous avons choisi de développer pour Leidse Rijn a beaucoup à voir avec la vie dans la cité, avec sa planification urbanistique. Nous ne pouvons pas résoudre les problèmes qui se posent sur place, mais nous pouvons amener des idées et des projets qui stimuleront l’utilisation de ce quartier comme s’il s’agissait d’une vraie ville, ou de lui offrir la possibilité de devenir une ville. La chose la plus importante réside dans l’inattendu. Quand vous vous promenez à Amsterdam, vous ne savez pas ce que vous allez trouver au prochain carrefour, la vie urbaine suppose l’inattendu. C’est ce que nous essayons d’évoquer à travers les différents projets que nous programmons pour Leidse Rijn.
Et l’exposition « Parasite Paradise », consacrée aux architectures mobiles, que nous présentions au mois de septembre dernier, n’est qu’un moment dans ce processus à long terme. Ce que j’apprécie particulièrement avec le projet Beyond est qu’il permet de développer ce type d’expositions semi-permanentes, qui concentrent une importante quantité d’énergie en un lieu et pour un temps
déterminés, pour ensuite continuer.

L’ambition est-elle de stimuler l’imagination du visiteur, de « créer un discours, réel, actif, un territoire spéculatif qui permette aux artistes internationaux et aux habitants locaux d’expérimenter diverses idées liées à eux-mêmes et à notre société » tel que l’envisage le curator britannique Charles Esche, directeur du Rooseum à Malmö ?
Quelque chose comme cela, mais encore une fois, il ne s’agit que d’un seul des multiples programmes que nous développons pour Leidse Rijn. Il nous faut bien évidemment voir comment les gens réagissent, voir jusqu’où nous pouvons aller. Ce sont majoritairement des interventions temporaires mais c’est aussi une occasion de développer une véritable recherche, d’étudier comment les gens s’approprient les choses. Et parfois vous voyez que cela est impossible. Les Autrichiens de Gelatin par exemple ont proposé un très beau projet, « Gigantic Megaphone », mais je pense que les autorités locales vont avoir peur de le réaliser tel qu’il est proposé. Ils voulaient produire un mégaphone géant, grâce auquel les habitants pourraient crier toutes sortes de messages à travers le voisinage. Mais le problème est de savoir si tout peut être bien ou s’il faut censurer… Ce type de projet est important, même s’il reste à l’état d’idée. C’est aussi l’occasion de nous poser les bonnes questions sur notre propre pratique.

Une manière d’éviter de se figer dans un processus de travail unique ?
Chaque situation appelle un mode de travail et d’analyse fondamentalement différent. Installer l’orang-outang robotisé d’Aernout Mik dans un centre de rééducation implique bien évidemment une démarche différente de celle qui prévaut à l’installation de sculptures de Juan Munoz dans la cour d’un asile psychiatrique, ou à l’aménagement d’un nouveau tunnel reliant les villes de Terneuzen et Borssele en franchissant la Westerschelde. De nouveau, l’essentiel pour moi est de rester dans le camp de l’art.

Vos actualités du moment ?
De nouveaux projets apparaissent chaque mois à Leidse Rijn. En ce moment, je travaille sur une vingtaine de projets à travers tous les Pays-Bas, et il m’est difficile de dire lesquels aboutiront les premiers. En janvier prochain, une œuvre de Jan Fabre a été inaugurée dans le quartier de Roggeveen à Zoetermeer. C’est une sculpture qui s’allume quand vous vous en approchez.

SKOR, Ruysdaelkade 2, Amsterdam, tél. 31 20 672 25 25 www.skor.nl Pour suivre le projet Beyond : www.beyondutrecht.nl

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°554 du 1 janvier 2004, avec le titre suivant : Tom Van Gestel

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