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Singapour vise 2025

Pays le plus développé d’Asie du Sud-Est, Singapour nourrit de grandes ambitions et souhaite devenir, dans les douze prochaines années, un « hub » pour les arts visuels

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 12 mars 2013 - 1471 mots

Deuxième place financière d’Asie du Sud-Est, Singapour se donne les moyens de ses ambitions afin de prendre place sur la scène culturelle mondiale. Musées, festivals, biennales et foire d’art contemporain ont vu le jour au cours de ces vingt dernières années pour faire de Singapour une sérieuse concurrente de Hongkong.

SINGAPOUR - Alignés deux par deux en file indienne, une cinquantaine de jeunes écoliers singapouriens, sanglés dans leur uniforme, piétinent à l’entrée d’Art Stage Singapore. Durant toute la durée de la foire d’art contemporain, les espaces d’expositions du Marina Bay Sands bruisseront de la présence joyeuse de ces jeunes élèves. Capitalisant sur son exceptionnelle réussite économique et financière, Singapour, deuxième place financière d’Asie du Sud-Est derrière Hongkong, et deuxième pays le plus compétitif au monde selon le « Global Competitivness Report », lorgne désormais vers de nouveaux horizons. Les autorités se sont fixé pour objectif de faire de la Cité-Etat un « hub » pour les arts visuels, un carrefour artistique international. La ligne d’horizon ? l’année 2025. D’ici douze ans, Singapour devra être « une nation cultivée, faite de citoyens fiers de leur patrimoine et de leur identité nationale », insiste le Rapport stratégique sur les arts et la culture édité en janvier dernier par le Singapore Economic Development Board (EDB). Pour atteindre leur objectif, quatre agences gouvernementales ont été placées en ordre de bataille : l’EDB, le National Arts Council, le National Heritage Board et le Singapore Tourism Board.

À sa manière, directive, le gouvernement s’efforce d’associer la population à son nouveau challenge. En 2025, 80 % des Singapouriens (contre 40 % aujourd’hui) « devront » assister au moins une fois par an à un événement culturel. D’où le travail de défrichage réalisé auprès des plus jeunes.
Véritable désert culturel dans les années 1980, la Cité-État est, aujourd’hui, la quatrième ville la plus visitée au monde avec 13,2 millions de touristes. Elle peut s’enorgueillir d’équipements culturels dynamiques et en constante progression. Le nombre des musées a doublé en huit ans, passant de 28 à 56. L’offre culturelle y est abondante, avec une multitude de festivals parmi lesquels, inspiré de la Nuit blanche parisienne, le Night Lights, une biennale d’art qui fêtera cet automne son quatrième anniversaire, mais aussi une foire internationale d’art contemporain et une pléiade de galeries d’art.
« Nous avons aujourd’hui, tous les soirs, l’embarras du choix entre les concerts, les représentations théâtrales, les vernissages d’expositions et les films à l’affiche », s’amuse Jean-François Danis, attaché culturel et audiovisuel à l’Institut français de Singapour.

Attirer et retenir les talents
À Singapour, les processus de pilotage participatif (bottom-up) ne sont pas à l’ordre du jour. Ici, depuis la naissance de l’État en 1965, l’impulsion vient d’en haut. C’est le People’s Action Party (PAP), fondé par Lee Kuan Yew, le grand homme du pays, qui mène le bal depuis près de cinquante ans. Et c’est l’État qui a conduit le développement du pays par une politique économique volontariste (8 % de croissance par an en moyenne avant la crise) fondée sur une stratégie d’insertion dans les échanges commerciaux internationaux. L’État qui a tout mis en œuvre pour créer un environnement économique favorable au développement et à l’épanouissement des entreprises et des talents étrangers. Ses atouts ? des infrastructures performantes, des services très efficaces, un cadre juridique sécurisant et une qualité de vie particulièrement enviable dans la région. C’est aussi l’État qui a décidé de faire de la culture et du tourisme son nouvel axe de développement. « Ici rien ne se fait par pure philanthropie. Le gouvernement a compris qu’il lui fallait miser sur la culture pour attirer et retenir à Singapour les talents du monde entier. Et offrir de quoi s’amuser aux millionnaires et autres milliardaires », sourit Gilles Massot, un artiste qui a posé ses valises dans l’archipel il y a plus de trente ans.

Les objectifs et la nouvelle stratégie de la Cité-État sont inscrits noir sur blanc dans le « Rapport stratégique sur les arts et la culture ». Singapour veut s’inscrire dans la lignée des grandes capitales culturelles historiques de l’humanité et devenir un haut lieu en la matière après Bagdad au IXe siècle, Florence durant la Renaissance, Paris et New York au XIXe et XXe siècle. Aujourd’hui, alors que les équipements et institutions culturelles de Singapour jouissent d’un rayonnement régional, l’État veut placer la barre plus haut. « Nous devons ériger Singapour en plate-forme internationale de tout premier plan pour l’art contemporain et faire de nos musées, biennales et autres foires des institutions culturelles mondialement reconnues », martèlent les autorités. Pour ce faire, l’État a décidé, en 2011, d’investir 365 millions de dollars de Singapour [plus de 225 millions d’euros] chaque année dans le secteur culturel pendant cinq ans. Et en 2015, année du jubilé, une nouvelle institution de poids verra le jour : la « National Art Gallery », dédiée aux arts du Sud-Est asiatique. Conçue par un architecte français, le studio Milou, elle comptera quelque 60 000 mètres carrés d’espaces d’exposition. Année après année, la Cité-État trace ainsi son sillon culturel.

Port franc ultramoderne
En 2010, un port franc ultramoderne et jouissant des dernières technologies a ouvert ses portes en lisière de l’aéroport international de Changi. « Nous enregistrons une progression de 15 % de notre chiffre d’affaires chaque année », souligne Yves Bouvier, son directeur.
En 2011, Singapour a lancé une foire d’art contemporain, qui connaît une forte progression depuis trois ans. « Art Stage Singapore a fait un grand pas en avant cette année. Le niveau d’affaires a été très bon. Beaucoup de grands collectionneurs asiatiques étaient présents à la fin janvier. Ici, le développement culturel est plus rapide qu’à Hongkong », souligne le galeriste Romain Degoul, qui avoue pourtant avoir été, il y a trois ans, un peu dubitatif sur les chances de succès de Singapour.
Pour mettre sur pied Art Stage Singapore, les autorités ont recruté un des spécialistes du domaine : le Suisse Lorenzo Rudolf, artisan du succès et du rayonnement international d’Art Basel, créateur, en 2008, de « SH Contemporary », la foire d’art contemporain de Shanghaï.

En septembre 2012, un nouvel équipement original a été inauguré : les Gillmann Barracks. Cette ancienne caserne de l’armée britannique, faite de baraquements plantés à flanc de colline dans un cadre bucolique, accueille aujourd’hui treize galeries d’art internationales. Parmi celles-ci, une petite poignée de marchands occidentaux, dont Michael Janssen (Berlin) et Matthias Arndt (Berlin), attirés par des loyers peu élevés. Ils voisinent avec des galeristes venus du Japon, des Philippines, d’Indonésie et de Chine. Les galeries Pearl Lam et Kaikai Kiki les rejoindront courant 2013, suivies par quatre autres galeries dans les prochaines années. À l’automne 2013, un centre d’art et une dizaine d’ateliers d’artistes destinés à accueillir la « crème » des artistes internationaux ouvriront, à leur tour, leurs portes sur le site des Gillmann Barracks.
Cet investissement de 10 millions de dollars [plus de 6 millions d’euros] deviendra-t-il un rendez-vous incontournable pour les collectionneurs asiatiques ? « Tout dépendra de la conjoncture économique. Personne ne peut savoir à ce jour si le lieu emportera l’adhésion », réplique Tony Godfrey, le directeur de la galerie Equator Art Projects, locataire d’un espace d’exposition.

Un écosytème à construire
Confetti de 712 km2 blotti au bout de la péninsule malaise, Singapour a-t-il les moyens des ses ambitions ? « Il y a de la place, en Asie, pour plusieurs acteurs majeurs. L’Asie est constituée de marchés fragmentés et relativement fermés. Les seules places qui jouissent d’une ouverture au monde, sur ces marchés encore émergents, sont Singapour et Hongkong », affirme Lorenzo Rudolf.
Les atouts de Singapour ne manquent pas. Forte de sa stabilité économique et politique qui a fait son succès, la Cité-État compte un nombre exceptionnel de citoyens fortunés. Selon une étude récente du cabinet de conseil en stratégie le Boston Consulting Group, 17 % des ménages singapouriens seraient millionnaires, sur une population de 5,3 millions d’habitants.

Singapour peut-elle espérer un jour voler la vedette à Hongkong ? Il faudrait pour cela détrôner sa rivale, devenue la troisième place mondiale des ventes aux enchères d’art contemporain et le siège d’Art Basel in Hongkong. « Aujourd’hui, il n’y a pas de comparaison possible, ce serait comme dire que Paris est au même niveau que Londres », insiste Martin Bremond, responsable du bureau d’Artprice à Hongkong. « Notre objectif n’est pas de faire de Singapour une place du marché de l’art », rétorque Eugène Tan, le directeur des programmes culturels du Singapore Economic Development Board. Selon lui, Singapour, porteuse d’un projet singulier, ne peut pas être comparée à Hongkong. « Nous voulons d’abord construire une véritable scène artistique, un écosystème culturel complet dédié aux arts visuels, poursuit-il. Pour qu’une scène artistique puisse s’affirmer, il faut en premier lieu réunir des artistes. Les galeries d’art et les maisons de ventes suivront. »

Légende photo

L'hôtel Marina Bay Sands, où se déroule Art Stage Singapore. © Singapore Economic Development Board.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°387 du 15 mars 2013, avec le titre suivant : Singapour vise 2025

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