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Sinatra, portrait d’un enrhumé…

Par Laure Albernhe · L'ŒIL

Le 23 novembre 2021 - 471 mots

« Sinatra enrhumé, c’est Picasso sans peinture ou Ferrari sans carburant — mais en pire. Car le plus ordinaire des rhumes prive Sinatra de ce joyau qu’aucune compagnie d’assurances n’est prête à assurer : sa voix.
 » En avril 1966, le magazine américain Esquire publie un long portrait de Frank Sinatra. Signé Gay Talese, il s’intitule « Sinatra a un rhume ». Un titre trivial pour un article entré dans la légende de la littérature journalistique. Un titre qu’on n’oublie pas. Se replonger dans ce texte, c’est revenir aux sources du « nouveau journalisme ». Avec Truman Capote ou Tom Wolfe, Gay Talese est l’un des brillants auteurs de ce genre littéraire qui se situe entre le journalisme (la précision) et le roman (le sensible). Lorsque Esquire lui commande à l’hiver 1965 un portrait de l’influent Frank Sinatra, il s’installe pour plusieurs semaines dans un hôtel à Los Angeles. Aux frais de son employeur, Talese loue aussi une voiture, mémorise un épais dossier d’informations, prévoit une bonne bouteille de vin français, et se tient prêt pour le rendez-vous. Mais « The Voice » ne viendra pas. Enrhumé, donc. Et fragilisé. Grognon, il ne se résoudra pas à accorder au journaliste l’entretien qui lui a été promis. Gay Talese, tranquille, ne se démonte pas : il rencontre un à un les membres de la garde rapprochée du chanteur. Certains ont la goutte au nez, c’est psychologique, en signe de solidarité avec leur charismatique patron. Il y a la petite dame toute grise qui accompagne le chanteur dans tous ses déplacements pour 40 dollars la semaine, avec une mallette qui contient ses toupets. Le garde du corps. Les amis. Les enfants Sinatra : Frank Sinatra Jr – son père dit qu’il tient son prénom de Franklin Delano Roosevelt – et Nancy, la fille préférée, chanteuse et actrice, comme papa. Il y a tous les autres qui, en se racontant, racontent Frank. Ça coûte un paquet d’argent au magazine, qui continue à financer Gay Talese. Mais c’est sa méthode : il rencontre les gens, les écoute attentivement. Sans magnétophone, ça pourrait les déstabiliser ou les rendre méfiants. Il ne prend pas de notes non plus, sauf pour retenir une formulation qu’il juge importante. Ce qui a l’avantage de flatter ses interlocuteurs. Le soir venu, dans sa chambre d’hôtel, il met ses souvenirs à plat, ce qui reste des sensations, des impressions et des informations qu’il a obtenues. Ce qu’il ne voit pas, il se le fait raconter encore, il l’imagine, il le recrée. Jusqu’aux dialogues avec Dean Martin, à Las Vegas. C’est comme si on y était. Et c’est formidable. Le texte « Sinatra a un rhume » est réédité par Taschen dans un format beau livre, augmenté de fac-similés des notes de Gay Talese et de photos rares de Sinatra, dont certaines inédites, prises par Phil Stern. Et ça aussi, c’est formidable.
À retrouver.
Laure Albernhe et Mathieu Beaudou dans
Les Matins Jazz,
du lundi au vendredi, de 6 h à 9 h 30 sur TSF JAZZ, la radio 100 % jazz. www.tsfjazz.com
Gay Talese, Phil Stern,
Taschen, 250 p., 50 €.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°749 du 1 décembre 2021, avec le titre suivant : Sinatra, portrait d’un enrhumé…

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