Serge Fauchereau toujours sur la route

L'ŒIL

Le 14 novembre 2007

Ses moustaches à la Faulkner et le bleu foudroyant de ses yeux sont connus dans les cénacles de l’art depuis plus de trente ans. Serge Fauchereau, sympathique, frêle, discret et en même temps électrique, est un spécialiste
de la littérature américaine. On lui doit aussi des monographies sur Arp, Braque, Kupka, Rancillac, Malévitch, Léger, Mondrian, Brancusi, Chaissac... Son nom est indissociable du Centre Pompidou et des expositions « Paris-New York », « Paris-Berlin », « Paris-Moscou », « Les Réalismes ».

Vous publiez aux éditions du Cercle d’art, le premier volume de votre encyclopédie des Hommes et mouvements du XXe siècle. Au musée Reina Sofia de Madrid, vous allez faire découvrir German Cueto, le seul sculpteur du groupe Cercle et Carré. Vous présentez aussi l’œuvre de Bruno Schultz au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme à Paris. Dans le cadre de « Lille 2004 », vous êtes commissaire général d’une impressionnante exposition « Mexique-Europe, échanges 1910-1960 ». Vous êtes un « boulimique » du savoir ! Votre publication de 1968 sur les poètes américains vient d’être rééditée. Quelles amours vous portent vers le pays de l’Oncle Sam ?
Ce n’est pas un amour d’occasion. J’ai parcouru l’Amérique depuis les années 1960. J’y ai enseigné la littérature. J’avais aussi reçu une éducation américaine à l’école à Rochefort-sur-Mer. J’y ai ramassé l’américain comme on attrape une mauvaise maladie ! Après le collège, je suis allé à Oxford. De retour en France j’en ai eu assez de l’anglais. J’ai décidé de devenir professeur d’allemand, brièvement. J’ai ensuite écrit Lecture de la poésie américaine. C’est une étude sur la poésie en action des États-Unis à la fin des années 1960, de Kerouac à Zukofsky, McClure, Bly, Ashebery, Duncan… J’avais eu la chance de rentrer en contact avec certains poètes. C’était l’époque où l’on était barbu et chevelu ! Le monde de l’art a toujours été présent dans tout ce que j’ai fait. J’explique le travail du poète Franck O’hara par celui de Pollock. On comprend mieux l’un par l’autre. C’est la même démarche mentale, même si ce n’est pas la même démarche manuelle. De la même façon pour la musique, Duncan m’a fait rencontrer John Cage et Lou Harrison.

De quoi parliez-vous avec John Cage ?
Avec Cage, cela va vous faire rire, la première fois, on a parlé de champignons. Je suis un maniaque des champignons. On n’a quasiment pas évoqué la musique ni la poésie ce jour-là.

Dans Lecture de la poésie américaine, le nom de Richard Brautigan n’est pas cité. Pourquoi ?
Il est présent, mais ce livre est un travail sur la poésie et Brautigan était un grand prosateur. Ma rencontre avec lui ressemble à une de ses nouvelles ! Il faisait une lecture avec McClure en Californie. Il y avait un rodéo qui se tenait pas loin. J’ai eu la mauvaise idée de vouloir y participer. Un « bronco » récalcitrant, un petit cheval sauvage, m’a envoyé valser après six secondes en selle. On m’a emmené à l’hôpital. Je n’ai pas pu finir la soirée avec eux. En 1976, à mon retour des États-Unis, Pontus Hulten m’a proposé de travailler sur « Paris-New York » au Centre Pompidou.

Le premier tome de votre encyclopédie des « ismes » du xxe siècle est publié ce mois-ci. Pour vous quand débute le xxe siècle ?
Je commence ce travail après la guerre de 1870 et m’arrête à la veille de la Première Guerre mondiale. C’est le début des partis politiques, de l’affaire Dreyfus. Je m’intéresse aux problèmes esthétiques, mais je travaille aussi sur des thèmes comme la drogue, la folie, la naissance de l’abstraction. Le maquettiste m’a fait remarqué qu’il y a plus de mille cinq cents noms cités. J’ai toujours cru au mélange. Vous le retrouvez dans tout ce que j’ai fait : va-et-vient entre les cultures, entre les langues, entre les différentes formes d’art. Je m’occupe de ce qui est à côté des « ismes » et surtout de la notion d’engagement. Ce phénomène moderne au sens sartrien ne remonte pas au-delà de la période du symbolisme. Il y a toujours eu des gens pour s’engager : Socrate, Voltaire… mais ils agissaient au nom de leur conscience, pas au nom d’un groupe, encore moins d’un parti. Je garde en tête cette phrase paradoxale de Charles Ives que Lou Harrison m’avait rapportée : « Ce n’est pas l’œuvre qui est intéressante, c’est comment elle a été faite ! »

Comment allez-vous traduire la vision engagée des artistes mexicains dans l’exposition de Villeneuve-d’Ascq ?
Il y aura des vidéos, des films, sur ce qui ne se transporte pas. On va décoller des murs de Mexico quatre fresques qui seront exposées avec des œuvres d’Orozco, Rivera, Siqueiros, Kahlo, Zaraga… Et surtout une fresque de Montenegro figurant Eisenstein. Ce qui m’impressionne avec ces artistes, outre leur engagement, c’est leur rapport au reste du monde de l’art.

Est-ce qu’ils ont influencé le réalisme socialiste ?
Oui, mais eux ce sont de bons peintres ! Au fond, leur engagement, et c’est triste à dire, ne compte plus vraiment. Ce qui reste, c’est la qualité de leur peinture. Mes étudiants d’Austin Texas, m’ont demandé : « C’est quoi le réalisme socialiste ? » Sur le campus, je leur ai montré une espèce de sculpture avec des ouvriers musclés, des paysannes et leurs enfants, et j’ai dit : « C’est ça : une glorification de la famille, du travail et de toutes les valeurs traditionnelles tout ceci idéalisé complètement. »

« Donner à voir et à réfléchir » est un mot d’ordre chez vous. Les muralistes mexicains incarnent-ils une forme de réalisme socialiste ou annoncent-ils Pollock ? Allez-vous présenter des œuvres de Thomas Hart Benton ?
Je vais essayer de montrer toutes les influences. La Tate prête un Pollock, un chef-d’œuvre des années 1930 qui est sous l’influence directe d’Orozco. J’expose aussi les peintres abstraits qui étaient ostracisés comme Merida et German Cueto. À Villeneuve-d’Ascq, il y aura plus de deux cents pièces majeures. Je suis fasciné par ce pays où se rencontrent à la fois le monde primitif et l’ultramodernisme en peinture, des artistes qui arrivent tout droit du cubisme, de ce que l’on fait de plus pointu, et qui retournent à leur monde de Mayas, d’Aztèques pour proposer une synthèse. Quant à Benton, c’est un de mes peintres fétiches. J’étais allé voir le vieux maître, et je me souviens qu’il m’avait chanté un blues. Il a été le professeur de Pollock et travaillait un peu a contrario d’Orozco et Siqueiros, mais il n’y aura pas d’œuvre de lui.

Est-ce que le rôle social de cette peinture vous semble primordial ?
Il faut savoir que la fresque est complétée par le travail de l’atelier de gravures populaires. L’art doit être pour tout le monde. C’est généreux. Le problème c’est que cela n’a pas marché ! C’était aussi l’idée de Léger. Quand il est arrivé pour faire des fresques, les gens de Renault ont crié : « Qu’est-ce que c’est que ça ! Ce type, il ne sait pas peindre ! Regarde les mains qu’ils ont les ouvriers. Ils ne pourraient pas travailler avec des mains comme ça ! »

Travaillez-vous sur d’autres projets ?
Oui, pour garder la main, je publie une sorte d’autobiographie de l’âge de dix ans à dix-sept ans. J’essaie de comprendre comment on devient un maniaque de la culture.

- À paraître en octobre Hommes et mouvements esthétiques du xxe siècle : les premiers « ismes » : l’occultisme et la naissance de l’abstraction, éditions Cercles d’art. - À voir en 2004 « Rétrospective German Cueto », MADRID (Espagne), musée Reina Sofia, calle Santa Isabel 52, à partir du 17 juin 2004. « Rétrospective Bruno Schultz », PARIS, musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, 71 rue du Temple, IIIe, à partir du 12 octobre 2004. « Mexique-Europe, échanges 1910-1960 », VILLENEUVE-D’ASCQ (59), musée d’Art moderne Lille-Métropole, 1 allée du Musée, à partir du 4 septembre 2004.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°551 du 1 octobre 2003, avec le titre suivant : Serge Fauchereau toujours sur la route

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