DISPARITION

Sam est mort

Par Colin Lemoine · Le Journal des Arts

Le 18 septembre 2019 - 504 mots

Âgé de 84 ans, Sam Szafran s’est éteint le 14 septembre. Artiste virtuose et homme de feu, il laisse des œuvres diaprées, des êtres endeuillés et, aux musées si peu reconnaissants, sans doute des regrets.
Malakoff (Hauts-de-Seine). Sur les photographies signées Henri Cartier-Bresson, son grand ami auquel il apprit les rudiments du dessin, Sam Szafran afficha toujours, en dépit des années, le même regard affûté, frondeur et fuligineux, ce regard que partagent les apaches et les bêtes traquées, lorsque la peur se fait courage. Et la peur et le courage, Sam Berger, né à Paris le 19 novembre 1934 de parents juifs polonais, les connut assurément par cœur. Élevé dans ce quartier des Halles que peuplent les prostituées et les camionneurs, l’ardeur et l’astuce, Sam fugue à l’âge de 5 ans avant que sa famille ne soit exterminée dans les camps, à l’exception de sa mère et d’un oncle tortionnaire qui aiguise sa cruauté en suspendant l’enfant par les pieds dans une cage d’escalier appelée à devenir le vortex hypnotique et effrayant de toute une œuvre.
Un survivant
Sam Szafran n’aura cessé de survivre : à l’étoile jaune, au Vel’ d’Hiv’, à la guerre, au scorbut, au paludisme, à l’alcool, en Australie – qu’il gagne à l’âge de 13 ans afin de travailler comme grouillot, garagiste puis jockey –, au danger, à l’envie d’en finir, à l’héroïne que lui fait découvrir Chet Baker, à la morgue où il lave un temps les cadavres, à la rue où il passe ses nuits, à la misère, à la dépression, grâce aux amis – Diego Giacometti, Samuel Beckett, Raymond Mason, James Lord, Yves Klein, Fouad El-Etr.

Si Sam s’abîme – le corps, le cœur, en mauvaises pensées, en désirs –, il s’inscrit dès 1953 à l’Académie de la Grande Chaumière, hante le Louvre, donne dans la peinture abstraite, sous le signe de Nicolas de Staël et de Jean-Paul Riopelle, puis découvre les poudroiements de ce pastel qui autorise enfin des auscultations perspectives pareilles à celles d’Alberto Giacometti, le seul vrai maître de ce génie buissonnier.

Fouillant le réel, anatomisant le trivial, sondant le familier, ce monde à portée d’œil et de main, Szafran aura passé sa vie à faire un seul et même tableau, à regarder la rampe angoissée d’un escalier comme piranésien, à scruter le vertige nervuré d’un immense philodendron, à tracer des espaces hallucinés, presque carcéraux, à essayer de comprendre ce que voir veut dire, à déjouer la tristesse et la rage infinies de savoir handicapé son fils Sébastien, né en 1970, à ne céder sur rien, à aimer ses amis – Jean Clair, Daniel Marchesseau, Claude Bernard et Léonard Gianadda –, à aimer sa femme Lilette, cette vestale inconditionnelle qui, jusqu’à la fin, veilla sur cet atelier saturé de plantes, de bouteilles vides et de chefs-d’œuvre, sur cet atelier de Malakoff aux allures de canopée avec un clavier de pastels de 1 600 tons et les trop rares catalogues des expositions qui furent consacrées à ce grand peintre dont on disait hier encore qu’il était vivant.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°529 du 20 septembre 2019, avec le titre suivant : Sam est mort

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