Lundi 10 décembre 2018

Ryszard Kubiak : « Etablir des liens étroits et privilégiés »

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 16 avril 2004 - 1307 mots

Ryszard Kubiak est le commissaire général pour la Pologne de Nova Polska. Dans un entretien, il détaille l’état d’esprit dans lequel a été préparée la Saison polonaise et dévoile les grandes lignes de sa programmation.

Acteur, metteur en scène et producteur, Ryszard Kubiak est commissaire général pour la Pologne de Nova Polska, aux côtés de Guy Amsellem, commissaire général pour la France. Après avoir mis en scène de nombreux spectacles dans son pays, réalisé des programmes pour la télévision polonaise et conçu des événements grand public, Ryszard Kubiak est devenu en 1982 directeur de la Maison des arts et de la culture André-Malraux à Créteil. En France, il a également travaillé à la préparation et à la mise en place du Centre national des arts du cirque de Chalons-en-Champagne, à la direction duquel le nomme Jack Lang, alors ministre de la Culture. En 1997, Ryszard Kubiak retourne en Pologne où il est nommé président de l’une des filiales du groupe de médias ITI Vision et collabore à la création de la chaîne de télévision privée TVN, avant de créer sa propre société de production en 2000. Il revient dans cet entretien sur l’élaboration de la Saison polonaise en France, en insistant sur les liens privilégiés qui unissent les deux pays, hier comme aujourd’hui.

La culture polonaise va être à l’honneur en France de mai à décembre. Comment avez-vous construit Nova Polska ?
Le principe de la Saison polonaise est fondé sur le partenariat. La Pologne, les Polonais ou les institutions polonaises ont cherché des partenaires en France. À partir de là, nous avons essayé de bâtir une programmation commune. C’est un dialogue. Ce n’est pas un programme que nous imposons aux Français mais, au contraire, ce sont les Français qui sont venus en Pologne et qui ont prospecté,  consulté et finalement invité. Au niveau des financements, les deux parties prennent en charge les coûts financiers. Mais nous travaillons ensemble. Nous avons ainsi bâti quelques coproductions ou « coréalisations », et même pour le futur. Par exemple, le Musée d’art contemporain de Lódz est présent dans quatre lieux en France ; en échange sera organisée en 2007 une exposition française en Pologne. Un des buts de la saison, c’est d’établir des liens étroits et peut-être privilégiés entre la France et la Pologne.

Quelle sera, dans la programmation, la part respective faite aux expositions patrimoniales et à la création la plus actuelle ?
Il ne s’agit pas seulement de montrer notre patrimoine, mais aussi de parler des grands moments intellectuels et artistiques des deux derniers siècles, qui, d’une certaine manière, ont influencé l’histoire de la Pologne et de l’Europe. Ceci nous permettra de montrer, au moment de l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne, que nous sommes des Européens et que nous comptons depuis longtemps, depuis toujours. Le patrimoine, ce sont de grandes expositions liées à notre histoire, mais aussi à l’histoire commune de la Pologne et de la France. Ainsi, « Belloto » au Musée du Louvre évoquera notre histoire mais du point de vue des Temps modernes. Nous avons reconstruit une partie de Varsovie grâce à ses tableaux. Nous aurons aussi à l’Auditorium du Louvre une grande conférence sur la méthodologie polonaise de restauration des monuments historiques. Le romantisme polonais sera présenté à Dijon, le symbolisme à Rennes, « La jeune Pologne », active à l’aube du XXe siècle, sera présentée à travers l’exposition de Mehoffer au Musée d’Orsay ou celle de Wojtkiewicz, à Grenoble jusqu’au 31 mai. Nous montrerons aussi l’avant-garde historique au Centre Pompidou, à Toulon, à Mouans-Sartoux et à la galerie Denise René. Seront également présentés, à Nancy, les trois mousquetaires Stanislaw Ignacy Witkiewicz, Bruno Schulz et Witold Gombrowicz ...
Nous avons réservé toute une partie de la programmation à la jeune création parce que la Saison polonaise porte le titre « Nova Polska ». Nous voulons dévoiler tout ce qui se passe en Pologne depuis 1989, depuis les premières élections libres. Ce n’est pas seulement montrer la jeune création mais aussi la façon dont on voit l’art nouveau. Les changements politiques ont aussi transformé la vision qu’ont les Polonais de leur histoire. Il y a une modification de nos regards sur les grands mouvements polonais d’après la guerre. À Tours et Tourcoing sera exposé Opalka, à Paris et Colmar Magdalena Abakanowicz, au jardin des Tuileries à Paris Mitoraj, à Strasbourg Balka. Les plus jeunes artistes seront présents dans des expositions collectives au centre d’art du Plateau et au Passage de Retz, à Paris. La présence de la vidéo polonaise sera très importante à Tourcoing, Clermont-Ferrand et Paris. Nous allons aussi mettre en place des échanges d’étudiants entre académies des beaux-arts. Une importante présentation de la plus jeune création sera encore proposée à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Grâce aux Beaux-Arts de Paris et à l’initiative de l’Association française d’action artistique, nous allons même éditer les écrits des artistes polonais, en réunissant dans un volume les pensées, la philosophie de la jeune création polonaise. Enfin, la présence polonaise est aussi importante dans le cadre de « Lille 2004, capitale européenne de la culture ».

Dans tous les domaines de la création, que ce soit la musique, la littérature, le cinéma, les arts plastiques, beaucoup d’artistes polonais sont venus travailler en France. Comment expliquez-vous cette proximité ?
Pendant cent vingt ou cent trente ans, la Pologne a été sans État (lire page 21). Les artistes ont fui dans le monde entier, surtout à Paris qui était la terre d’accueil, à l’époque. Il y a une tradition dans la culture polonaise, au niveau des arts plastiques, du théâtre et du cinéma, qui veut que Paris soit le berceau de l’art polonais. Nous en sommes fiers parce que, pour nous, il y a un côté émotionnel à parler de Paris et de la France. Personnellement, ma première rencontre, c’était la France, c’était Paris, Avignon. J’étais ébloui.

Avec Nova Polska, vous cherchez aussi à renouer le dialogue entre les deux pays.
Tout à fait, c’est l’un des buts de la Saison. Nous voulons établir des liens de partenariats entre les artistes, les institutions… Nous essayons de créer des échanges normaux et indépendants. Nous ne voulons plus diriger ni les artistes ni les institutions. Ce sont à eux de chercher les partenaires en France, et aux Français de venir établir des contacts en Pologne. Je pense que les nombreux Français qui sont venus en Pologne ont vraiment découvert que ce pays est intéressant, qu’il s’y passe beaucoup de choses, et également au niveau de la jeune création. Par exemple, beaucoup y ont découvert la musique actuelle polonaise, le hip-hop, les DJ, les recherches dans le domaine de la musique électronique. C’est quelque chose qui les a frappés et que l’on va très largement présenter dans la Saison polonaise.

Avec l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne, l’axe Pologne-France peut-il devenir un axe culturel d’avenir ?
Nous avons à défendre les mêmes valeurs. La Pologne est d’accord avec la France pour défendre la
culture, notre culture européenne. Il faut faire beaucoup plus pour la création européenne, et préserver un quota, comme c’est le dada des Français, surtout dans le domaine de la télévision, mais aussi dans d’autres entreprises culturelles. Nous sommes tous devant l’envahissement de la culture américaine et je pense qu’il faut aujourd’hui trouver de nouveaux outils pour pouvoir se battre. Nos deux ministères de la Culture sont complètement d’accord sur cette idée de préserver notre culture en Europe et de créer des institutions qui l’aideront à y être beaucoup plus présente qu’aujourd’hui. La Pologne va suivre, parce que nous sommes ancrés ici. Pour moi, l’entrée dans l’Union européenne va être un électrochoc. Après un ou deux ans, nous serons sur une bonne voie. Je crois beaucoup en l’Europe et aussi en l’Europe culturelle, qui va nous permettre de nous battre ensemble. À vingt-cinq, nous sommes toujours plus nombreux qu’à quinze !

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°191 du 16 avril 2004, avec le titre suivant : Ryszard Kubiak : « Etablir des liens étroits et privilégiés »

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