Romantiques en correspondance

Redécouvrir Schnetz, Navez et Chenavard

Par Adrien Goetz · Le Journal des Arts

Le 30 juin 2000

Schnetz, Navez, Chenavard : trois peintres de la génération romantique, partis pour l’Italie et qui, toute leur vie, semblent n’en être jamais revenus. Trois vraies redécouvertes à l’initiative du Musée des beaux-arts de Lyon et de deux musées normands au cœur du bocage, dans ces paysages de l’Orne et du Cotentin qui ne le cèdent en rien à la campagne romaine.

Le passage de la génération des élèves de David à celle des jeunes romantiques n’a pas été la révolution que les historiens de l’art inventèrent après coup, pour le plaisir de diviser leurs manuels en chapitres. Plus de trente ans après Le Serment des Horaces, à Rome en 1817, on discute encore de David. Dans les ruelles du Trastevere ou chez Lepri, la trattoria des artistes, le Français Schnetz, formé chez le maître, retrouve le Belge Navez. Sans rien renier du néoclassicisme, ils veulent inventer une nouvelle peinture, s’attacher aux scènes de genre, aux costumes pittoresques, à la vie de cette campagne romaine que Chateaubriand, dans sa célèbre Lettre à Fontanes, avait si bien évoquée. Habiller les modèles antiques dans les foulards rouges, les coiffes bleues et vertes, les guenilles éclatantes que portent les paysans des environs. Donner de l’héroïsme à la scène quotidienne, de la sainteté à la moindre popolana qui allaite son enfant. L’atelier de Schnetz, via del Babuino, n’est pas loin de celui d’Ingres –  qui écrira, en 1861 encore, à Navez : “Pourrais-je jamais oublier que vous m’avez découvert à Rome, à votre arrivée, lorsque j’étais presque la risée et en butte à toute l’imbienveillance [sic] de mes compatriotes ?”

Schnetz et Navez, dioscures du romantisme romain
Un groupe se forme, avec un troisième homme, Léopold Robert, dont le suicide romantique à Venise en 1835 sembla couper ce bel élan des premières années italiennes. Schnetz et Navez correspondirent jusqu’à leur mort. Comblé d’honneurs, Navez avait fini par régner sur l’école bruxelloise, multipliant tableaux religieux et portraits. On parla d’un néoclassicisme belge, tardif, né dans l’atelier de David exilé, oubliant l’impulsion romantique et populaire de son art, et l’influence déterminante du jeune Ingres. Navez avait été un pionnier. Quant à Schnetz, membre de l’Institut, élu contre Delacroix, il revint en Italie, mais pour diriger, par deux fois, la villa Médicis. Avec Navez, il s’était enthousiasmé, parmi les premiers, pour les “primitifs” du Quattrocento. En 1851, à l’invitation de son vieux camarade, il se rend en Belgique et reste fasciné par Memling découvert à Bruges. Jusqu’à la fin, les deux amis partagèrent les mêmes enthousiasmes, une commune nostalgie qui n’est pas sans évoquer Stendhal. Les deux expositions de Flers et de Coutances permettent de revoir leurs œuvres “en correspondance” : dans le château de Flers, que “Monsieur Schnetz” avait acheté, et non loin de là au Musée Quesnel-Morinière de Coutances, bel hôtel particulier des XVIIe et XVIIIe siècles. Dans le bocage, les dioscures du romantisme romain reprennent, cet été, leur dialogue.

Chenavard, entre Michel-Ange et Edgar Quinet
Dans la campagne romaine, en 1833, Paul Chenavard a fait, lui aussi, d’électrisantes rencontres, mais dans un autre genre. Il n’a pas poursuivi les paysannes ni fait poser les mendiantes : il a croisé Hegel. Rien moins. Hegel qui se promenait avec le fils de Goethe. Comme dans un rêve, Chenavard est devenu philosophe, et c’est ce dont souffre encore sa peinture. À la suite de Baudelaire qui fut très sévère avec lui – “le cerveau de Chenavard ressemble à la ville de Lyon, il est brumeux, fuligineux...” – la postérité et les critiques établirent que Chenavard, non content de préférer la couleur au dessin privilégiait les “systèmes” plutôt que l’art de la composition, aimait mieux les idées que la peinture. Et quelles idées ! La Palingénésie sociale ou encore le triomphe du catholicisme, auquel lui-même se gardait bien de croire, le tout sous couvert de Dante et avec le titre de Divina Tragedia. Partout, de périlleuses constructions intellectuelles, des symboles, le sens de l’histoire à tout prix. Le sujet de Divina Tragedia est si complexe qu’avant la lumineuse étude de Chantal Georgel dans le catalogue de l’exposition nul n’y avait rien compris et le Musée d’Orsay n’exposait pas cette composition ésotérique qui médusa les visiteurs du Salon de 1869. Aujourd’hui, la grande toile restaurée est visible, Lyon consacre une rétrospective sans brume à Paul Chenavard, montre la série des grisailles qu’il exécuta pour décorer le Panthéon –  la commande alla à Puvis de Chavannes, ce qui précipita Chenavard dans l’oubli et la dépression. Dépouillé des vains ornements de sa philosophie, Chenavard, ami des romantiques, lié ensuite à Courbet, qui fit son portrait, apparaît enfin comme le grand artiste qu’il aurait pu être : excellent dessinateur, connaisseur de la peinture italienne de la Renaissance, fortement influencé par les nazaréens comme Friedrich Overbeck et Peter Cornelius qu’il avait côtoyés à Rome, il explorait une voie qui n’était ni tout à fait celle d’Ingres ni tout à fait celle de Delacroix. Si seulement il s’était identifié plus à Michel-Ange, qu’il admirait tant, et un peu moins à Edgar Quinet...

- JEAN-VICTOR SCHNETZ (1787-1870), COULEURS D’ITALIE, Flers, du 1er juillet au 15 octobre, Musée du château, Flers, tél. 02 33 64 66 00, tlj sauf mardi 10h-12h et 14h-18h. Catalogue par Laurence Chesneau-Dupin, Bruno Chenique, Stéphane Guégan, éditions Cahiers du temps, 200 F.
- FRANÇOIS-JOSEPH NAVEZ (1787-1869) OU LA NOSTALGIE DE L’ITALIE, du 1er juillet au 15 octobre, Musée Quesnel-Morinière, Coutances, tél. 02 33 45 11 92, tlj 10h-12h et 14h-18h, sauf mardi, dimanche matin et jours fériés. Catalogue par Denis Coekelberghs et Alain Jacobs, éditions Snoeck-Ducajou et Zoon, 200 F ; Correspondance de Jean-Victor Schnetz à François-Joseph Navez, à paraître, éditions Flers-Promotion.
- PAUL CHENAVARD (1807-1895), LE PEINTRE ET LE PROPHÈTE, jusqu’au 27 août, Musée des beaux-arts, 20 place des Terreaux, Lyon, tél. 04 72 10 17 40, tlj sauf mardi 10h30-18h. Catalogue par Marie-Claude Chaudonneret, Chantal Georgel et Sylvie Patry, RMN, 150 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°108 du 30 juin 2000, avec le titre suivant : Romantiques en correspondance

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