Retour en provence

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 12 mai 2006 - 737 mots

À l’occasion du centième anniversaire de la mort de Paul Cézanne, le Musée Granet rend hommage au peintre du pays, longtemps banni. Le commissaire de l’exposition, Denis Coutagne, a pris pour thème la Provence.

Une rétrospective Cézanne au Musée Granet, à Aix-en-Provence, Denis Coutagne en rêvait depuis toujours. « Ma thèse d’étudiant portait sur les problèmes de la peinture entre Cézanne, Mondrian, Malévitch et Kandinsky, sur le passage de la figuration à l’abstraction. Il se trouve que ma famille possède une propriété au pied de Sainte-Victoire depuis 1888 et que mon rêve, depuis que j’ai passé le concours de conservateur de musée, était de devenir conservateur du Musée d’Aix et de redonner une place à Cézanne à Aix-en-Provence », confie le directeur de l’institution aixoise. Aussi, le 9 juin 2006, date de l’ouverture au public de « Cézanne en Provence », aura-t-il un parfum de consécration. Organisée en collaboration avec la National Gallery of Art de Washington, l’exposition franco-américaine arrivera tout droit de la capitale américaine, où elle s’est achevée le 7 mai. D’une rive à l’autre de l’Atlantique, le lot d’aquarelles aura été entièrement renouvelé par souci de conservation, et quelques toiles se seront substituées à d’autres, au gré des préférences personnelles du nouveau commissaire.

Un Cézanne baudelairien
Avant de lancer le projet, Denis Coutagne s’est assuré que la célébration du centenaire de la mort du peintre ne serait pas confisquée par les institutions parisiennes. Dès 2000, le conservateur a eu le feu vert d’Henri Loyrette, alors directeur du Musée d’Orsay, et de Françoise Cachin, à l’époque directrice des Musées de France, pour ancrer l’événement dans le pays natal du peintre. La dernière rétrospective Paul Cézanne de 1995 était parisienne. Mais, dix ans plus tard, reste-t-il quelque chose à dire qui ne dissimule pas simplement un objectif touristico-commercial ? Curieusement, la thématique provençale n’avait jamais été explorée dans le cadre d’une exposition. Sujet porteur s’il en est, la Provence de l’isolement volontaire de Cézanne en 1885 est devenue indissociable de sa peinture, comme la montagne Sainte-Victoire ou la maison paternelle du Jas de Bouffan (lire page 16). Le mythe du peintre est lui aussi bien connu : piètre dessinateur, dénigré par la critique parisienne, méprisé sous couvert de bienveillance par la famille impressionniste, l’artiste maudit montra la voie du passage de l’art figuratif à l’art abstrait. « Cézanne en Provence » serait en somme l’hommage d’un homme, Denis Coutagne, à la peinture de Cézanne. Une passion, une vision et une réflexion qui continuent d’évoluer avec les découvertes du commissaire : « Quand vous commentez indéfiniment, il y a des choses qui réapparaissent […]. Je n’avais jamais autant perçu combien Cézanne est baudelairien, combien Cézanne a situé son œuvre et sa démarche dans une très grande proximité avec la définition que donne Baudelaire du peintre de la vie moderne. » Pourtant, contrairement aux artistes qui vont représenter la foule grouillante des boulevards parisiens, Cézanne peint des paysages provençaux dénués de toute existence humaine ; même ses Baigneurs sont purement imaginaires… Selon le commissaire, Cézanne aurait donc peint l’absence, celle de Dieu, dont la mort fut proclamée par Nietzsche. Il a su concevoir une peinture qui n’avait plus d’idéal, plus de raison d’être, ni politique, ni religieuse, ni bourgeoise, et dont le sujet disparaissait sous la touche. En éliminant l’être humain, il a montré le chemin vers l’abstraction.
Spécialistes, institutions et collectionneurs du monde entier ont accepté de contribuer à une très vaste sélection présentée de façon thématique, où le Jas de Bouffan, les carrières de Bibémus, Gardanne, le Château noir, l’atelier des Lauves et surtout la montagne Sainte-Victoire trouvent naturellement leur place. Le Musée Granet a mis ses plus beaux atours pour accueillir les toiles de l’enfant du pays. Une campagne de restauration initiée il y a six ans a permis au musée de doubler sa surface. Pas moins de 4 500 m2 sont attribués aux salles d’expositions permanentes, dont la majeure partie sera
occupée par « Cézanne en Provence » jusqu’à la mi-septembre. « Moi vivant, aucune toile de Cézanne n’entrera ici », disait en 1904 Auguste-Henri Pontier, alors directeur du Musée d’Aix. Grand bien lui fasse !

Cézanne en Provence

Du 9 juin au 17 septembre, Musée Granet, place Saint-Jean-de-Malte, 13100 Aix-en-Provence, tél. 04 42 52 88 32, www.cezanne-2006.com, tlj 9h-19h, jusqu’à 23h le jeudi. Catalogue, éd. RMN/Musée Granet - Communauté du Pays d’Aix, avec la National Gallery of Art de Washington, 360 p., ISBN 2-7118-4906-6, 45 euros

Cézanne en Provence

- Commissaires : Philip Conisbee, conservateur en chef du département des peintures européennes de la National Gallery of Art de Washington, et Denis Coutagne, directeur et conservateur en chef du Musée Granet, Aix. - Nombre d’œuvres : 117 œuvres (huiles sur toile et aquarelles) - Nombre de salles : 12 - Mécènes : Total

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°237 du 12 mai 2006, avec le titre suivant : Retour en provence

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