Repères discographiques

Des disques à écouter pour mieux voir

Le Journal des Arts

Le 25 octobre 2002

Depuis 1993, ils sont une poignée d’artistes et de musiciens à avoir ouvert le champ des musiques électroniques vers un domaine plus volontiers plastique et contemporain. Sélection historique.

Scanner 1.1.,
Compact Disc
Digital Fuckup,
Ash (1993)
Ce premier album de l’artiste et musicien anglais Robin Rimbaud a révélé ce dernier sur la scène internationale. Il est constitué d’un seul et même morceau de cinquante-quatre minutes, entièrement composé de transmissions hertziennes, captées grâce à un simple scanner. Le CD peut s’écouter comme un vaste “soundscape” (paysage sonore), une cartographie auditive de l’invisible urbain où s’entrecroisent conversations téléphoniques (parfois très intimes, d’autres fois inaudibles), parasites et fréquences radio. Ce type de travail, variation sur le thème du voyeurisme et de la topographie, a été poursuivi dans d’autres excellentes pièces de Robin Rimbaud, telles que Mass Observation ou Sulphur. Avec les premiers travaux plus abstraits de Mika Vainio, produits à la même époque, les pièces de Rimbaud trouvèrent un écho naturel et bienveillant dans le domaine de l’art contemporain. On le retrouve aujourd’hui logiquement au sein de l’exposition “Sonic Process” au Centre Georges-Pompidou.

David Toop,
37th Floor at Sunset.
Music for Mondophrenetic,
Sub Rosa (2001)
Musicien, critique et auteur remarqué d’ouvrages sur la musique (Rap Attack, Ocean of Sound), le Britannique David Toop est l’un des penseurs les plus pertinents de son époque. Ses réflexions sur la notion d’environnement et d’immersion sonore trouvent ainsi leur illustration à la fois dans ses ouvrages et dans ses disques. Son dernier album en date, 37th Floor at Sunset, se présente comme la bande-son d’une installation multimédia et interactive de Herman Asselberghs, Rony Vissers et Els Opsomer (montrée notamment au Badischer Kunstverein de Karlsruhe, au hARTware projekte de Dortmund et au Centro Galego de Saint-Jacques-de-Compostelle). Mais ce travail atmosphérique et électronique d’une rare précision peut aussi s’écouter sans référent visuel direct. Toop entraîne son auditeur dans une suite d’espaces urbains et domestiques où l’on perçoit, sous une forme poétique et envoûtante, un univers riche en vibrations, textures et microévénements sonores. À l’image des pièces de son compatriote Robin Rimbaud, les œuvres de David Toop plongent littéralement leur public dans un bain de sons et de sensations. Notons enfin que Toop fut notamment le commissaire de l’exposition “Sonic Boom. The Art of Sound” à la Hayward Gallery de Londres en 2000, et qu’il est sensiblement plus âgé (cinquante-deux ans) que ses prétendants.

Oval94, Diskont,
Mille Plateaux (1995)
Cet album historique augura au début des années 1990, avec les travaux de Pan Sonic et Mika Vainio, d’un nouvel élan pour la musique électronique. En 1995, Oval est alors composé de Markus Popp, Sebastian Oschatz et Frank Metzger et, à cette époque, leur idée est simple et lumineuse. À partir de disques compacts détériorés, le trio allemand crée d’étonnantes disruptions sonores et numériques. Le son, hanté et mélodieux, soumis à de brusques variations aléatoires, reste d’une beauté fragile et envoûtante. Le trio allemand inspira par la suite toute une vague d’artistes, fascinés par la nature du médium électronique, et pour qui l’accident et le sabotage deviennent comme une seconde nature. Aujourd’hui, seul Popp – sous le pseudonyme d’Oval – perpétue  ces expériences, tant dans le domaine de la musique que dans celui des installations et dispositifs interactifs.

Ø, Metri, Sähkö
Recordings (1993)
Sous ce signe mathématique se cache le discret et talentueux musicien Finlandais Mika Vainio, aujourd’hui mieux connu au sein du duo Pan Sonic, et chef de file, avec Carsten Nicolaï, d’une vague de compositeurs électroniques qui prônent, dans leur musique, ascétisme et minimalisme. Lorsque sort cet album, en 1993, la musique techno reste confinée à l’espace des raves et des clubs. Mais Vainio, qui a largement fréquenté ce milieu, préfère ne conserver de la dance music que ses éléments basiques, réduits à l’essentiel, tempi uniformes et variations synthétiques. L’album Metri fait ainsi date dans la récente histoire de l’électronique, propulsant cette musique alors festive vers de nouveaux espaces abstraits. Vainio lui-même, pour ses travaux personnels comme pour ses collaborations avec Ilpo Vaisanen, préfèrera parler d’études plutôt que de compositions musicales. À noter que le label Sähkö, éditeur de ce disque, et qui a accompagné l’émergence de la nouvelle scène musicale, est dirigé par Tommi Gronlund. Cet artiste finlandais est, au côté de Petteri Nisunen, l’auteur de nombreuses installations, et fut le commissaire du pavillon scandinave de la dernière Biennale de Venise, en 2001.

Rioji Ikeda and
Carsten Nicolaï, Cyclo,
Touch (2001)
Deux des chefs de file du mouvement minimaliste sont ici réunis pour l’un de leurs projets les plus aboutis. Rythmes épars et épurés, fréquences sculptées, textures rigoristes et brèves sonorités cristallines  font de cet album une véritable expérience dans le domaine de l’écoute et de la perception sensorielle. Rioji Ikeda s’est notamment fait connaître comme compositeur au sein du collectif d’artistes Dumb Type, et comme auteur de nombreux spectacles, performances, chorégraphies et installations.
Quant à l’Allemand Carsten Nicolaï, il est sans doute l’artiste le plus emblématique de cette nouvelle génération de plasticiens-musiciens pour laquelle les disques, les dispositifs, pièces et installations, procèdent de la même dynamique. Révélé à la Documenta X de Cassel, Nicolaï est désormais l’artiste électronique qui, dans l’univers des galeries et des musées, connaît une vraie consécration internationale.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°157 du 25 octobre 2002, avec le titre suivant : Repères discographiques

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