Vendredi 23 février 2018

Renaissance de la villa Empain

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 13 avril 2010

Le 23 avril, les Bruxellois pourront redécouvrir un chef-d’œuvre de l’Art déco, devenu propriété d’un mécène.

Placages d’essences rares, toitures en cuivre, cornières dorées à la feuille d’or, piscine de 500 mètres cubes… Lorsqu’en 1931 le jeune baron Louis Empain – il n’a alors que 23 ans – confie à l’architecte suisse Michel Polak (1885-1948) le soin de lui construire un hôtel particulier à Bruxelles, avenue Franklin-Roosevelt, en bordure du bois de la Cambre, l’héritier ne lésine devant rien. Installé en Belgique depuis 1922, l’architecte est un habitué des commandes de prestige.

C’est lui qui a conçu le Résidence Palace, rue de la Loi (1923-1926), un ensemble de logements de grand luxe comprenant théâtre, piscine et restaurant, précurseur du Rockefeller Center de New York. Pour l’hôtel Empain, Polak vise juste. Il adopte une volumétrie simple, inspirée explicitement de l’autre chef-d’œuvre d’architecture domestique de la capitale belge, le palais Stoclet, construit entre 1905 et 1911 par l’Autrichien Josef Hoffmann (1870-1956).

Les façades en granit poli, dont les angles sont soulignés par des filets de laiton (comme au palais Stoclet), s’articulent de manière parfaitement symétrique à partir d’un avant-corps central. Couvert en pavillons, très légèrement inclinés pour évoquer des terrasses, l’ensemble ne paraît pas grandiloquent, mais arbore plutôt un sage classicisme.

Concentré de luxe
L’intérieur, organisé autour d’un vaste hall central et baigné de lumière naturelle, est en revanche un concentré de luxe. Polak, qui apporte un soin extrême à la mise en œuvre, recourt aux matériaux les plus précieux. L’ensemble est inauguré en 1934, mais Louis Empain, héritier de l’industriel et constructeur de tramway Édouard Empain, ne l’occupera quasiment jamais. Dès cette époque, il part à la conquête du Canada où il lance de prospères affaires. Il y fera également œuvre de bâtisseur, essaimant un patrimoine moderniste conçu sous la houlette de l’architecte belge Antoine Courtens (1899-1969), tel l’ensemble résidentiel et de loisirs de l’Esterel, au Québec. Dès 1937, l’hôtel particulier de Louis Empain est cédé à l’État belge, avec la charge de l’aménager en musée des arts décoratifs.

Ouvert en 1938, le lieu, géré par l’école de La Cambre – l’école d’arts décoratifs créée par Henry Van de Velde (1863-1957) –, ferme pendant la guerre avant d’être réquisitionné par les Allemands. Il sera ensuite loué à l’ambassade d’URSS, mais Louis Empain conteste la donation au motif que la condition n’est pas respectée. Transformé en centre multiculturel, l’hôtel est finalement vendu en 1973. Le bâtiment connaîtra alors plusieurs occupations, dont celle de la Radio Télévision Luxembourg (RTL), jusqu’en 1993, et poursuivra sa lente dégradation.

Inscrit en 2001 sur la liste de sauvegarde du patrimoine bruxellois, il ne trouve un sauveur qu’en 2006, après avoir été squatté et vandalisé. Jean Boghossian, mécène héritier d’une dynastie de joailliers qui cherche un point de chute pour sa fondation, entreprend alors de faire renaître ce chef-d’œuvre en péril (lire p. 20). La mission de restauration a été confiée par les autorités à Francis Metzger, connu pour avoir redonné son lustre à la Maison Autrique, construite par Victor Horta, ou à la Gare centrale de Bruxelles.

En 2007, l’ensemble est classé par les Monuments et sites de Bruxelles, ce qui signifie l’engagement de la région bruxelloise à soutenir le projet par le biais de subventions – soit 2 millions d’euros sur les 6 millions de travaux, hors acquisition de la maison et aménagements. En vingt mois de travaux, l’architecte a réussi une reconstitution presque archéologique de la villa, recréant des mosaïques à partir de fragments, redorant à la feuille d’or les cornières, réécrivant progressivement les pages blanches de ce somptueux décor grâce aux documents d’archives et aux vestiges retrouvés sur place. Malgré quelques discrets ajouts modernes liés à la mise aux normes de l’édifice, la villa Empain a retrouvé un mécène à la hauteur de l’ambition de son premier commanditaire.

En attendant de voir le palais Stoclet (lire l’encadré) subir enfin le même sort, celui d’une restauration exemplaire et d’une ouverture au public…

En attendant Stoclet

Fin juin 2009, le palais Stoclet était inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco. C’était là un nouvel épisode dans la saga de ce fleuron du patrimoine bruxellois, classé depuis 1976 pour son bâtiment, depuis 2006 pour son jardin et 2007 pour tous les meubles et objets faisant partie intégrante du palais et conçus par les Wiener Werkstätte. Or, cette dernière décision, prise à l’initiative de la région bruxelloise, et non pas du gouvernement fédéral, est à l’origine d’un imbroglio juridique avec les propriétaires du palais qui la contestent devant les tribunaux.

Faut-il y voir le signe d’une inflexion ? Longtemps rétives à l’octroi de subventions publiques, trois des héritières Stoclet ont finalement accepté le lancement d’une phase de travaux destinée à enrayer la dégradation du bâtiment. Jusqu’en 2014, 1,3 million d’euros sera ainsi investi, financé pour près de la moitié par la région. Mais le devenir du palais n’est pas pour autant assuré. Plusieurs acheteurs seraient sur les rangs, dont le gouvernement autrichien, mais les héritières ne seraient pas décidées à vendre. Les amateurs devront encore se contenter de contempler le chef-d’œuvre de Joseph Hoffman depuis le trottoir de l’avenue Tervuren.
Palais Stoclet, 275, avenue de Tervuren, Bruxelles

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°323 du 16 avril 2010, avec le titre suivant : Renaissance de la villa Empain

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