Mercredi 20 novembre 2019

Remises en question

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 8 juin 2011 - 1036 mots

Les deux expositions de la collection Pinault, au Palais Grassi et à la Pointe de la Douane, à Venise, complémentaires l’une de l’autre, jouent sur la rémanence.

À l’inverse des précédentes expositions de la collection Pinault organisées par Alison Gingeras au Palais Grassi et à la Pointe de la Douane, à Venise, les deux accrochages orchestrés par Caroline Bourgeois ne se contentent pas d’aligner platement des trophées pour souligner la puissance financière de l’industriel français. En fin licier, la curatrice française sait tirer plusieurs fils narratifs, jouer sur les enchaînements et les chevauchements, distillant parmi l’artillerie labellisée du marché, des artistes tels que Marcel Broodthaers ou Yto Barrada.
Baptisée « Éloge du doute », l’exposition de la Pointe de la Douane active plusieurs niveaux de lecture. Composée de pièces de Donald Judd, l’entrée en matière ne joue guère sur l’incertitude. Les préceptes minimalistes le disaient bien : « What you see is what you see. » Cette première salle active même un processus de déjà-vu, en présentant deux des six pièces transfuges de l’exposition inaugurale de la Pointe de la Douane en 2009, le cheval empaillé et encastré dans un mur de Maurizio Cattelan et le panier de basket baroque de David Hammons. D’où viendrait alors le doute ? Les deux rescapés de la première heure ont légèrement bougé de place. Mais surtout, chose inédite, il est possible de regarder les œuvres de Judd sous plusieurs angles, notamment du haut de l’escalier, alors que l’artiste a souvent évité une vision en surplomb. 

Repères inversés
Précisément, dès qu’on emprunte l’escalier, le doute, cette fois de nos références historiques, nous envahit face à une remarquable installation d’Edward Kienholz, baptisée Roxys. Premier choc, l’œuvre date des années 1960, comme certaines pièces de Judd. De quoi rendre caduque toute vision linéaire de l’histoire de l’art. La transition est saisissante entre la neutralité industrielle du minimaliste et l’univers à la fois glauque et petit-bourgeois d’un bordel américain de 1941 reconstitué par Kienholz. Le doute, c’est aussi la fragilité existentielle dont témoignent les œuvres de Chen Zhen, les fantômes de Thomas Schütte et les gisants de Cattelan. La perplexité vient aussi du trompe-l’œil, avec la série Popeye de Jeff Koons transmutant en bronze des jouets gonflables, et le jeu entre solide et liquide des huit sculptures de verre de Roni Horn. Même illusionnisme des matériaux chez Tatiana Trouvé avec les matelas en ciment et les objets en bronze. Mais l’installation de l’artiste française questionne aussi l’absence. Car ce ne sont pas des œuvres, mais des fantômes qu’on devine dans les reproductions d’emballages. Doute enfin semé par l’appropriationniste Elaine Sturtevant, qui, en revisitant Marcel Duchamp, rappelle aussi les changements de statut de l’objet banal en objet d’art.

L’interrogation est tenace puisqu’elle nous suit jusque dans l’entrée de l’exposition « Le monde vous appartient » au Palais Grassi. Posté sur le rebord d’une fenêtre, un vautour mi-inquiétant mi-amusant de Sun Yuan et Peng Yu jauge le visiteur. Le monde actuel est fait de métissage et de contamination, comme le souligne dans l’atrium une œuvre tentaculaire et virale de Joana Vasconcelos. Le registre est d’emblée violent avec les 1 242 couteaux formant la phrase Life is beautiful par l’Iranien Farhad Moshiri. Même brutalité dans les peintures de l’Irakien Ahmed Alsoudani. Plus loin, une discussion s’instaure entre deux œuvres d’El Anatsui et des pièces de David Hammons, soulignant les rapports à la culture africaine et afro. À quelques encablures, des ligatures se dessinent entre la caverne platonicienne de Huang Yong Ping et la forêt calcinée et spectrale de Loris Gréaud. C’est le monde de l’après-cataclysme que met en scène Matthew Day Jackson avec un papier peint rappelant les ravages de l’ouragan Katrina, mais aussi toute une culture visuelle post-apocalyptique avec un squelette aux étranges bigarrures. Autres repères inversés et interdits floués, dans l’univers chamboulé de Yang Jiechang, où animaux et hommes copulent joyeusement. 

Figures obligées…
Les référents dévissent aussi au deuxième étage avec la famille de Charles Ray, brouillant la hiérarchie physique entre enfants et parents. Le choc est là, entre l’ancien monde soviétique et la Nouvelle Russie, entre les photos anonymes de vieux albums de famille retouchées par Boris Mikhailov et ceux d’adolescents aux inquiétants relents pédophiles de Sergey Bratkov. L’angoisse et l’abjection montent d’un cran devant le monstre hybride de Nicholas Hlobo, tripes dévidées, corps tout en coutures. Au deuxième étage toujours, deux manières tout aussi utopique de représenter le monde se font face, entre les Mappa géopolitiques d’Alighiero e Boetti, et la vision de Frédéric Bruly Bouabré qui, à partir de son village, invoque l’univers. Hélas, la ligne finale de l’exposition conduisant des cages métalliques enfermant des feuilles de thé, environnement protecteur de Giuseppe Penone, à la transcendance de Lee Ufan est parasitée par la présence intruse d’une grande peinture de Takashi Murakami.

Entre la Pointe de la Douane et le Palais Grassi, on trouve surtout le même usage des perspectives et des échos. À la Pointe, entre deux sculptures de Thomas Schütte représentant le bien et le mal, flotte au loin le serpent d’une installation de Marcel Broodthaers. Au Palais, les tableaux d’Adrian Ghenie sur les manipulations génétiques pratiquées par les nazis répondent, de l’autre côté de la balustrade, aux corps déchiquetés d’Ahmed Alsoudani. Tout aussi efficace, le liant entre les tableaux de Jonathan Wateridge et le film The Algiers’ Section de David Claerbout. Seul bémol, la présence lancinante de quelques figures obligées du marché  telles que Jeff Koons, ou, plus problématique, Rudolf Stingel, Marlene Dumas et Takashi Murakami, lesquels frelatent inutilement les parcours. 

ÉLOGE DU DOUTE

Commissariat : Caroline Bourgeois

Nombre d’œuvres : 63


LE MONDE VOUS APPARTIENT

Commissariat : Caroline Bourgeois

Nombre d’œuvres : 93 Éloge du doute
Jusqu’au 31 décembre 2012, Punta della Dogana, Dorsoduro, Venise, www.palazzograssi.it, tlj sauf mardi 10h-19h

Le monde vous appartient
Jusqu’au 31 décembre 2011, Palazzo Grassi, Campo San Samuele, Venise, www.palazzograssi.it, tlj sauf mardi 10h-19h

Éloge du doute
Jusqu’au 31 décembre 2012, Punta della Dogana, Dorsoduro, Venise, www.palazzograssi.it, tlj sauf mardi 10h-19h

Le monde vous appartient
Jusqu’au 31 décembre 2011, Palazzo Grassi, Campo San Samuele, Venise, www.palazzograssi.it, tlj sauf mardi 10h-19h

TELECHARGER LE PLAN DE LA BIENNALE :
Le plan des manifestations de la 54e Biennale de Venise : Télécharger (PDF - 2 Mo)

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°349 du 10 juin 2011, avec le titre suivant : Remises en question

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