Vendredi 13 décembre 2019

Regards sur la France à la veille du second tour de l’élection présidentielle

Artistes, critiques et directeurs d’institutions culturelles réagissent à la montée de l’extrême droite en France et en Europe

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 3 mai 2002 - 2836 mots

Vécue comme un séisme, la présence du Front national au second tour
de l’élection présidentielle marque une poussée significative de l’extrême droite dans notre pays.
Au lendemain des résultats
du premier tour, nous
avons demandé à des artistes, critiques et directeurs d’institutions culturelles
quel regard ils portaient
sur la situation française.

Barthélemy Toguo
Artiste
J’ai demandé la nationalité française, il y a peu. Je n’aurais pas demandé la nationalité autrichienne, et pas plus italienne. Je suis un peu désemparé. Je veux croire encore que la France
restera un pays d’accueil démocratique.

Robert Fleck
Directeur de l’École régionale des beaux-arts de Nantes
Ces derniers temps, de nombreuses personnes ont demandé un retour aux valeurs. C’est très perceptible : l’idée que la jeunesse n’a plus de valeurs et qu’il faut désormais poser des cadres plus stricts. De ce point de vue, ce qui s’est passé n’est peut-être pas surprenant. Mais cela reste catastrophique et la plupart de mes collègues français n’en ont pas pris la mesure. D’une part, la France a un poids énorme à l’étranger, elle fait figure d’exemple, ne serait-ce que pour les pays de l’Est. Tout le monde va croire que le fascisme est une chose normale. D’autre part, la situation des artistes français va être difficile.
À partir d’aujourd’hui, je ne pourrai plus aller à l’étranger comme n’importe quel individu, je serai sans cesse interrogé sur le fascisme en France. Pour le rayonnement de la scène française, cela va être catastrophique. L’Autriche a été dans ce cas. En Italie, la mobilisation des intellectuels a réparé pas mal de choses, et c’est bien sûr tout ce qu’il faut faire ici. Reste que la France a été pour tout le monde un havre de secours et ça, c’est fini. Ce qui s’est passé est irréversible. Même si Le Pen disparaît, la Ve République est terminée. C’est à ce niveau.

Éric Corne
Directeur et fondateur du Centre d’art contemporain
Le Plateau, Paris XIXe arrondissement
Je suis triste. J’ai toujours dit “battons-nous contre le Front national”. Mais se battre, ce n’est pas défiler et user ses chaussures, c’est prendre le risque de la vie publique. Le seul contrepoison à ces gens-là, c’est la pensée d’Hannah Arendt contre les totalitarismes. C’est tellement évident. Depuis un moment, je m’inquiétais de la situation. Il faut que chacun soit concerné par la vie publique. Quand je vois toutes les difficultés que j’ai eues pour le projet du Plateau… alors que c’est une évidence ! D’accord, il y a la police de proximité, mais il y a d’autres réponses : la culture de proximité en est une.

Claude Lévêque
Artiste
Qu’est ce que je peux dire ? Nous sommes en train de vivre la situation autrichienne. Tout cela est le résultat d’un jeu politique, de la façon dont on a utilisé le Front national (FN) pour des stratégies liées à des pouvoirs personnels. L’issue est extrêmement grave. Le vote FN n’est pas un vote de réaction et de désespoir. Cette idée est romantique et je n’y crois pas du tout. 20 % de vote pour l’extrême droite, c’est réellement 20 % qui pensent ça, qui sont racistes, qui ne supportent pas la différence. Le Pen est face à Chirac au second tour et il n’y a plus de gauche. De toute façon, la gauche n’existe plus, il n’y a plus de courants de pensée, d’intellectuels liés à des idéaux. On ne rigole plus, cela va être dramatique. Nous allons assister à un délire sécuritaire. Il n’y a pas eu de politique de gauche, elle a été libérale, européenne. Il est ainsi impensable que l’on n’ait pas donné le droit de vote aux immigrés. Ce sont des gens qui travaillent ici, qui cotisent, et qui payent des impôts. Leur refuser ce droit revient à retirer le droit de vote aux femmes. Jospin s’est fait élire avec une confortable majorité aux dernières élections législatives, il pouvait faire des réformes. On le paye cher, je ne crois pas au sursaut de la gauche aux législatives. Le Pen va s’installer dans les régions, les municipalités. Dans nos domaines culturels, cela va être dramatique. L’on voit déjà comment le FN influence les choix, comment ses élus interviennent dans les Frac (Fonds régionaux d’art contemporain) par exemple. Les difficultés pour les centres d’art à subsister vont être véritables. Il va falloir multiplier les efforts par 50. Le soir des résultats du premier tour, j’ai halluciné. J’ai vraiment eu envie de foutre le camp. Il va falloir bouger. La France qui gagne, c’est la France du Front national et, vu la situation en Europe, et la façon dont la France est perçue à l’étranger, c’est catastrophique. Nous n’avons jamais fait notre autocritique, nous avons oublié notre passé, la collaboration, la guerre d’Algérie. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus jouer avec le Front national. Le Pen, c’est un bon héros. Un héros que la France peut mettre en place et c’est dramatique.

Christian Bernard
Directeur du Musée d’art moderne et contemporain de Genève (Mamco)
Je suis hébété par ce résultat, qu’une fois de plus, aucun sondage n’avait annoncé. Certaines analyses relues après-coup pouvaient permettre de pressentir cela, mais aucune n’était allée jusque-là. La perception que nous nous faisons de l’état des choses et de l’électorat dans ce pays est erronée et c’est une première occasion d’être très inquiet : les analystes ne savent plus regarder la réalité. Si on observe de plus près les résultats, la banalisation du FN ne cesse de s’étendre, de s’aggraver et elle atteint un seuil à partir duquel on a des raisons de s’inquiéter. Nul ne sait ce que réservent les prochaines élections législatives et cela pourrait être terrifiant. Cette dynamique qui est constante depuis des lustres, rien n’annonce que son terme soit certain. Comment les personnels politiques, à gauche comme à droite, seront capables d’y faire face ? J’ai honte d’être français, et, en ce qui me concerne, alsacien. Je voudrais aussi faire apparaître que l’ultime cause de l’échec de Jospin paraît bien être la tentative de Chevènement. Il a dû prendre au PS les voix qui lui manquait pour passer devant Le Pen. Il a la responsabilité conjoncturelle la plus grave. À celle-ci, il faut ajouter celle des abstentionnistes, dont une part importante se trouve dans l’intelligentsia et dans les cadres de la société. Ils se trouvent aujourd’hui avec la gueule de bois et partagent pleinement cette responsabilité. Concernant plus particulièrement notre milieu professionnel, on peut se demander si le ministère de la Culture a été à la hauteur ces dernières années, s’il ne s’est pas progressivement coupé des forces vives de la création en France. Il est plausible que les milieux de l’art contemporain ne se soient pas reconnus dans la ministre, et n’ont eu qu’à regretter le dédain dans lequel elle les a tenus. Tout cela rajoute des abstentions aux abstentions.
Il paraît également évident que dans toute l’Europe, il existe une montée inquiétante des droites dures. On le voit en Italie, on l’a vu en Autriche et cela se met en place en Belgique, au Danemark, en Allemagne. Tout cela n’annonce pas une décennie réjouissante. Mais vu de Suisse, par exemple, la presse témoigne d’une surprise qui ira vite vers la stigmatisation de l’arrogance française. Un pays qui a longtemps donné des leçons ne peut que se voir tourné en dérision quand il est en proie à ses démons. Les milieux de l’art, plus particulièrement en régions, vont souffrir en premier de ce glissement à droite et de cet effondrement de la gauche. Les situations, déjà très difficiles depuis les dernières élections municipales, qu’il s’agisse de Castres ou encore d’Hérouville, risquent de se multiplier. Il faudra voir avec quels interlocuteurs nous aurons à nous positionner dans la résistance. Nous devons analyser tous autant que nous sommes, acteurs de l’art contemporain, la part de responsabilité qui est la nôtre et qui sera la nôtre. Il n’est plus temps de rigoler.

Éric Mangion
Directeur du Fonds régional d’art contemporain de Provence-Alpes-Côte-d’Azur (Frac Paca), Marseille
Cela paraît impossible. D’abord, je trouve la situation injuste pour Jospin. Il est troublant qu’il soit éliminé au premier tour. Ensuite retrouver le Front national au second tour, c’est choquant. À l’annonce des résultats à la télévision, j’ai été très troublé par l’intervention de Jo Goldenberg [restaurateur de la rue des Rosiers à Paris dont l’établissement de spécialités juives avait été la cible d’un attentat meurtrier le 9 août 1982, ndlr]. Il disait que Le Pen avait beaucoup changé, qu’il comprenait les gens qui votaient pour lui… Il y a encore une dizaine d’années, Le Pen parlait des camps de concentration comme un détail de l’Histoire ! Aujourd’hui, je me demande quelle part de responsabilité nous avons tous. D’abord par le vote, et ensuite par les choses que nous n’avons pas vues venir, pas su régler. Nous avons tous une responsabilité civile et sociale et maintenant, il est peut-être temps de s’engager de façon un peu plus efficace pour ne pas laisser la place au FN. En tant que directeur du Frac de la Région Provence-Alpes-Côte-d’Azur, j’ai été étonné. Au début des années 1990, ma vie professionnelle a été marquée par la pression du FN et la “lepénisation” certaine des esprits dans la région. Mais depuis quatre ou cinq ans, mis à part Vitrolles, Toulon, il me semblait que le milieu politique s’était libéré de cela. Je ne suis pas politologue, mais je ne crois pas que ce qui vient de se passer est irréversible. Face à Le Pen, le discours de Chirac semble assez clair et gaulliste. Maintenant, c’est aussi au peuple de gauche de s’engager, d’être plus actif. Au-delà du score spectaculaire du FN, c’est cette population qui a manqué à Jospin. J’espère que sur le terrain nous n’allons pas revenir à la mentalité qui prédominait au début des années 1990. Mais il faut aussi arrêter de penser à nos petits territoires, dépasser la culture. L’insécurité est peut-être devenue un problème culturel. Il faut en parler, accepter l’idée que la culture peut être un lien social. L’argent investi dans la culture n’est pas utilisé pour faire n’importe quoi.

Jean-Jacques Aillagon
Président du Centre Georges-Pompidou, Paris
Jamais comme au cours du demi-siècle écoulé, le développement culturel n’aura bénéficié d’autant de sollicitude des pouvoirs publics, de la conjonction d’autant d’initiatives, de la création d’un aussi formidable réseau de bibliothèques, de conservatoires, de musées, de centres d’art, de centres d’art dramatique et chorégraphique...
Et pourtant ! Le scrutin du 21 avril nous laisse un goût amer, un goût d’échec, le sentiment que tout ce que nous avons cru essentiel, que tout ce que nous avions pensé avoir été fait pour permettre aux hommes de changer, d’avancer, n’avait, dans le fond, qu’effleuré une partie de la société française. Peut-être aurions-nous dû être plus attentifs à des symptômes de déculturation profonde, à l’importance de l’illettrisme, à l’effondrement de la “culture générale”, à l’érosion de l’audience de la presse quotidienne, au faible renouvellement du public culturel. L’état politique de notre pays appelle une réponse et un sursaut d’ordre culturel. Ce sursaut doit être d’abord celui de l’éducation nationale. L’école doit redevenir pleinement le lieu de partage du savoir, de la culture, du désir de vivre ensemble, de la culture civique. Il doit être celui de la télévision de service public, qui doit retrouver, comme la radio publique a su le faire, le sens de sa “différence”. Il doit être celui du ministère de la Culture, autour d’un vaste projet – il ne pourra le faire qu’en s’appuyant sur les collectivités locales, sur ses grands établissements, sur les “industries culturelles” – de conquête de publics plus larges et plus divers. Si je suis surpris par l’ampleur du dégât, si je suis déçu par la faible conscience que nous en avons eue, j’ai cependant espoir. J’ai trop vu auprès de différents candidats, dont celui que je soutiens, la conviction des créateurs, des médiateurs pour ne pas espérer, pour ne pas savoir que tout est encore possible. Oui ! Comme à l’époque de Malraux, de Jeanne Laurent, de Francis Raison, de Jacques Rigaud, de Jack Lang, de Robert Abirached, de Maurice Fleuret, de Jean Gattegno et de tant d’autres, un “nouveau pacte pour la culture” est possible, parce qu’il est nécessaire.

Michel Colardelle
Directeur du Musée national des arts et traditions populaires, responsable du projet du Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée à Marseille
Ce qui s’est passé lors du premier tour n’est pas seulement lié à la conjoncture politique. Il existe un mouvement de fond de la société qui n’est pas à proprement parler un mouvement d’extrême droite idéologique. Il résulte plutôt d’une incompréhension des phénomènes économiques et sociaux actuels. Dans une part du vote s’exprime une mauvaise analyse de “la violence”, de “l’incivilité”, des mouvements migratoires et des phénomènes culturels qui leur sont liés. L’immigration en France n’est pas vue dans sa longue durée, mais comme un fait global, soudain. Elle n’est pas située dans le double mouvement de la décolonisation et du recours à la main-d’œuvre immigrée pendant les trente glorieuses. Nous ne saisissons pas ce qu’est la France, un pays où la culture est riche car profondément mêlée. La mauvaise perception de ces faits dans un temps long ne crée pas les conditions pour comprendre la société dans ses dynamiques actuelles. Sur la violence, le débat simpliste entre prévention ou répression ne tient pas non plus compte de la réalité de phénomènes inscrits dans la durée. Là ne s’exprime pas qu’une “nouvelle violence”, mais une forme de réaction insupportable de plusieurs parties du corps social face à des inégalités fortes, lisibles, stigmatisées. Le problème n’est pas la chute d’un système d’intégration à la française. Mais les conditions dans lesquelles s’exerce cette intégration ont changé. Elles nécessitent un regard différent. Dès lors, je ne suis pas dans une attitude différente aujourd’hui, par rapport à hier, sur la légitimité du Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée que nous projetons à Marseille. En montrant les mécanismes de création de la diversité, on ouvre à la tolérance, à une compréhension plus forte et à moins de frayeur. La différence que l’on revendique pour soi, on la craint chez les autres. Il faut arriver à mettre tout cela dans une vraie réflexion. C’est faute d’avoir un projet suffisamment clair que d’autres, simplistes, s’imposent. Les services publics, les musées, peuvent jouer un rôle. Non pas pour catéchiser, mais pour poser autrement les questions, ébranler les certitudes simplificatrices.

Hans-Ulrich Obrist
Critique d’art et commissaire d’expositions
Nous ne sommes pas dans un cas isolé. Le grand danger est à situer par rapport à une sorte de cascade, un virus qui a commencé par l’Autriche, l’Italie, sans oublier la situation catastrophique du Danemark dont on parle peu. Ensuite, il y a la ville d’Anvers avec l’horrible phénomène du Vlaams Blok, forme extrême de l’extrême droite. Politiquement, le problème est grave et la culture en Europe est en grand danger. Au Danemark, quelques semaines après les élections, des instruments comme la Danish Contemporary Art Foundation (DCA) ont été purement supprimés. Les conséquences sont immédiates, il faut prendre cela très au sérieux. Mon premier réflexe a été de me replonger dans les ouvrages d’Étienne Balibar. Deux de ses livres sont d’une actualité exceptionnelle. D’abord, celui qu’il a écrit au début des années 1990, Les Frontières de la démocratie, suivi dix ans après de Nous, citoyens d’Europe qui pose des interrogations sur le rapport des frontières et de peuples. Balibar montre qu’en politique, en philosophie et en art, il y a un état d’urgence. Alors que la société est dans une tendance irréversible vers une société multiethnique et multiculturelle, nous observons une réactivation des nationalistes face à cela. Il faut résister à cette “régression collective”, comme la nomme Balibar. En Hollande, cela a commencé avec les élections municipales à Rotterdam où un populiste a fait plus de 30 % et maintenant va prendre la ville. En Allemagne, il y a le cas terrible de Hambourg autrefois à gauche. Un cas déclenche l’autre. Il faut penser de façon transnationale : comment cette chaîne peut-elle être arrêtée ? Quels sont les projets artistiques et culturels qui donnent des modèles pour le faire ? Sur le plan théorique, Balibar en est un, sur un plan plus pratique je songe à l’exposition récente à Milan de “Use” (Uncertain State of Europe), le projet de Stefano Boeri. L’architecte regarde l’émergence d’incertitudes dans les villes et prouve l’existence de manières progressives de travailler avec elles. Dans le même sens, on peut faire appel au catalogue d’“Unpacking Europe”, la manifestation récente organisée par Salah Hassan et Iftikhar Dadi au Boijmans Museum de Rotterdam. Son idée est que les artistes vivent entre les géographies et résistent à l’idée de nationalisme en Europe. En dressant les problèmes soulevés par des politiques d’immigrations de plus en plus répressives, le but d’Hassan est de mettre en question cette pensée hégémonique, de montrer comment ces phénomènes appartiennent à l’histoire coloniale. Les frontières entre Europe et non-Europe ont toujours été poreuses, plus que la plupart des textes sur la civilisation européenne le font penser. Ces livres et projets sont des outils de résistance.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°148 du 3 mai 2002, avec le titre suivant : Regards sur la France à la veille du second tour de l’élection présidentielle

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