Samedi 24 février 2018

Regain d’intérêt pour Lorenzo Lotto

Comblant un vide, deux monographies paraissent sur le maître du XVle siècle

Le Journal des Arts

Le 9 octobre 2009

Il n’existait jusqu’ici aucun ouvrage disponible en français sur Lorenzo Lotto et voici que, coup sur coup, en paraissent deux, un an avant que le maître soit célébré par une importante rétrospective internationale. Ces deux livres offrent tout ce qu’il convient de savoir sur Lotto, lequel, par d’heureux hasards, est parmi les peintres du XVle siècle l’un des mieux documentés.

Les deux monographies suivent la carrière de l’artiste pas à pas, depuis les années de formation à Trévise jusqu’à la pieuse retraite et la mort à Lorette, près de la Santa Casa. Mais Lotto est un homme de nature vagabonde et plein de détours, la logique de son parcours stylistique reste aussi difficile à saisir que celle de ses nombreux déplacements à travers l’Italie, qu’on se résigne mal à n’expliquer que par des raisons économiques. Qu’en fut-il ainsi de son séjour à Rome, dont on ne sait d’ailleurs pas la durée exacte, un ou deux ans, ou moins ? Bonnet et Humfrey s’accordent à en faire l’ouverture d’une parenthèse qui se fermerait quelques années plus tard à Bergame, mais si le premier décèle dans les œuvres d’alors un "manque d’homogénéité", le second y voit un assagissement et l’annonce d’une "nouvelle synthèse splendide", et quand l’un perçoit chez Lotto un "trouble difficile à surmonter" en songeant à la Déposition de Jesi, l’autre appelle à témoigner une épatante petite Judith, très sûre de son bon droit, pour réfuter le "moindre soupçon de trauma". Cet exemple, qui conduit au cœur des problèmes lottesques, permet de mesurer à quel point l’approche de ce peintre demeure délicate, affaire de fines pesées et de pondération, car voici un homme dont le caractère assez plastique n’échappe pas aux influences des fortes personnalités – Titien à Venise, Raphaël à Rome, Dürer ici et là –, mais qui ne leur cède qu’à contre-cœur, semble-t-il, comme s’il voulait seulement les expérimenter.

On constatera aussi, entre les deux auteurs, des différences d’appréciation. Ainsi Bonnet ne croit pas que les fresques exécutées par Lotto au Vatican aient pu être détruites pour faire place à celles de Raphaël, quand Humfrey l’affirme presque ; ou bien ce dernier écrit que la Madone à l’Enfant avec saint Onuphre et un saint évêque a probablement été peinte à Rome, quand Bonnet note qu’elle "appartient indiscutablement à la période récanatienne". Ailleurs, celui-ci pense, au contraire de celui-là, que, dans le célèbre double portrait de Giovanni Agostino della Torre et son fils Nicolo, ce fils a été peint dans un deuxième temps, ajouté après la mort du père... Toutefois, ces divergences ne sont ni nombreuses ni vraiment importantes, d’autant moins que Bonnet et Humfrey sont d’abord soucieux de serrer les faits au plus près et ne s’en écartent guère pour prendre les chemins dangereux de l’interprétation ou de la critique. Aussi regrettera-t-on plutôt, dans les deux livres, une certaine absence de perspectives ou de vision générale restituant Lotto dans son temps. Le texte d’Humfrey est plus érudit, celui de Bonnet plus descriptif ou pédagogique et, avec l’un et l’autre, nous avons bien Lotto, (presque) tout Lotto, mais rien que Lotto, et nous en souffrons un peu parce que ce peintre, plus qu’un autre, participe de plusieurs "cultures", paraît souvent hésiter entre elles, et ne se sauve d’un éclectisme de mauvais aloi que par un métier impeccable – très évident dans les admirables portraits –, par une invention singulière et on ne sait quel ton moderne où entrent de la mélancolie, de l’humour et un goût constant pour les allusions et les signes cachés. C’est l’occasion de vérifier ainsi que le genre monographique – qu’il s’agisse de livres ou d’expositions – convient peut-être moins à des artistes tiraillés entre diverses aspirations, qui se comprendraient mieux à la lumière d’œuvres de leurs grands contemporains. Quant à l’iconographie, si elle est plus importante en nombre dans le livre d’Humfrey, il y a davantage d’illustrations en couleurs – et souvent mieux gravées – dans celui de Bonnet, chacun des deux ouvrages réservant d’ailleurs quelques heureuses surprises : une œuvre quasi inédite de Lotto dans Bonnet, le Portrait de l’évêque Tomasi Negri, jalousement conservé par des moines de Split, et dans Humfrey, de bonnes photographies de l’intérieur de l’église Santa Maria Maggiore à Bergame, qui permettent de comprendre sans discours comment se présentent aujourd’hui les marqueteries que nous devons au maître.

- Jacques Bonnet, Lorenzo Lotto, éditions Adam Biro, 208 p., 360 F. jusqu’au 31 juillet, 450 F. ensuite. - Peter Humfrey (traduit de l’anglais par Ann Sautier-Greening et Béatrice de Brimont), Lorenzo Lotto, éditions Gallimard, 194 p., 336 F. jusqu’au 30 juin, 420 F. ensuite.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°37 du 2 mai 1997, avec le titre suivant : Regain d’intérêt pour Lorenzo Lotto

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