Mercredi 21 février 2018

Les Musées nationaux récupération

Recherche propriétaires spoliés

L’histoire des œuvres spoliées pendant la Seconde Guerre mondiale et de leur restitution

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 25 janvier 2010

En France, 100 000 œuvres d’art ont été pillées par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale dont des collections prestigieuses, de Paul Rosenberg à la dynastie Rothschild. Si plusieurs programmes de restitution ont été mis en place, près de 2 000 tableaux restent orphelins, et les chances de retrouver leurs propriétaires s’amenuisent.

Le rêve d’Hitler, peintre refoulé, de constituer le plus aryen des musées d’art et les appétits de Goering ou de Ribbentrop, collectionneurs compulsifs, ont généré un pillage systématique des biens juifs pendant l’occupation de la France.
 
En 2008, lorsque le musée d’Art et d’Histoire du judaïsme a retracé le parcours de 53 œuvres volées aux juifs français pendant l’Occupation, sa directrice rappelait que 100 000 tableaux, sculptures, objets d’art, avaient été transférés en Allemagne par wagons entiers. Après la chute du Reich, 60 000 furent rapatriés, dont 45 000 rendus à leurs propriétaires. La plupart des 15 000 œuvres orphelines restantes, jugées de faible valeur, furent vendues par l’Administration des domaines. Quant aux 2 000 dernières, estampillées du sigle MNR (Musées nationaux récupération), elles furent confiées aux musées nationaux dans l’attente d’une éventuelle restitution. Depuis, peu d’œuvres ont été réclamées, et plus de soixante ans après les faits, la possibilité de retrouver les propriétaires ou leurs héritiers diminue rapidement.
 
De tous les pays de l’Europe de l’Ouest, la France aura été le plus pillé, en raison de l’importance de ses collections et de la fascination des nazis pour les témoignages artistiques de sa grandeur, de Louis XIV à Napoléon et Napoléon III, notamment. « Les pillages ont été aussi massifs en Belgique ou en Hollande, sauf qu’il y avait beaucoup moins d’œuvres à saisir », observe Didier Schulmann, conservateur général au Musée national d’art moderne. On estime à 900 pour la Belgique et à plusieurs milliers pour les Pays-Bas les objets d’art transférés en Allemagne.

Une spoliation préparée bien avant le début de la guerre
Dès le milieu des années 1930, alors que le péril nazi se précise, les conservateurs se préoccupent déjà de mettre à l’abri les collections publiques, comme le retrace actuellement au Centre d’histoire de la Résistance et de la déportation de Lyon l’exposition « La dame du Jeu de Paume », consacrée à l’engagement de l’attachée de conservation Rose Valland. En 1936, des châteaux, monastères, abbayes, susceptibles de servir de refuge aux œuvres d’art, sont inventoriés, dans l’ouest et le centre de la France.
 
Avant même d’accéder à la chancellerie fin janvier 1933, Hitler a annoncé ses intentions, condamnant tout à la fois les juifs et l’art moderne, dit « dégénéré ». Dans Mein Kampf, écrit en 1924-25, il s’en prend au cubisme, au futurisme, au dadaïsme. Celui qui a échoué à deux reprises dans sa tentative d’intégrer les beaux-arts de Vienne, mais qui n’a cessé de peindre en entrant en politique, développe une vision ultraconservatrice de l’art, qu’il entend purifier autant que la race aryenne. « En 1938, plus de 16 000 œuvres jugées "dégénérées" sont retirées des musées allemands. En mars 1939, les nazis brûlent 5 000 œuvres à Berlin », souligne Corinne Bouchoux, historienne et auteur de Rose Valland. La Résistance au musée.

Ce n’est pas la seule menace qui pèse sur les œuvres d’art… Le 1er septembre 1939, l’armée allemande envahit la Pologne qui capitule un mois après. Le Danemark puis la Norvège sont envahis à leur tour en avril 1940, les Pays-Bas et la Belgique en mai, la France en juin. « Au fur et à mesure de la progression de la Wehrmacht sur le territoire français, des services nazis de confiscation entreprennent, à partir de listes établies bien avant le déclenchement de la guerre, le pillage, qui durera tout le temps de l’Occupation, de milliers d’œuvres d’art », explique le journaliste Hector Feliciano dans son ouvrage Le Musée disparu (voir plus loin). « Pour Hitler, la guerre inclut dans ses buts le pillage artistique. Avec la complicité du régime de Vichy, le respect de la propriété privée vole en éclats devant la voracité des nazis et de certains de leurs chefs à considérer la France comme un immense réservoir d’œuvres », renchérit Didier Schulmann.

Les dignitaires du Reich convoitent en particulier les antiquités gréco-romaines, les peintres flamands et hollandais. Hitler veut fonder à Linz, sa ville natale, en Autriche, un vaste musée d’art européen dont Albert Speer a tracé les plans. Un projet mégalomane pour lequel Hans Posse, directeur du musée de Dresde, dispose d’un budget colossal d’acquisitions, mais aussi d’une carte blanche pour puiser à sa guise dans les pièces confisquées.

Le maréchal Hermann Goering comme le ministre des Affaires étrangères Joachim von Ribbentrop sont, eux, des collectionneurs compulsifs. La rapacité de certains marchands d’art français et allemands qui vont faire fortune en s’échangeant les biens confisqués aux juifs, aux francs-maçons et aux opposants politiques, la complaisance ou la négligence des maisons de ventes aux enchères, voire de conservateurs peu regardants sur l’origine des toiles feront le reste. Des œuvres d’un immense renom seront ainsi cédées : de Vermeer à Van Eyck, de Vélasquez à Gainsborough, d’Ingres à Manet, de Rembrandt à Fragonard…

Pas moins de trois programmes, dont l’ERR, pour faire la razzia
Car « au moment où éclate la Seconde Guerre mondiale, Paris, avec ses musées somptueux, ses nombreuses galeries, ses maisons de ventes actives, est non seulement la ville où résident et exposent les peintres les plus connus de l’époque – Picasso, Matisse, Braque –, mais également le lieu où achètent, vendent et publient les collectionneurs, marchands, experts et historiens d’art les plus importants du XXe siècle », note Hector Feliciano. « L’occupation de Paris fournit à Hitler et aux nazis une occasion historique de faire main basse sur un butin de guerre virtuellement inépuisable. »
 
Trois organes distincts du Reich sont volontairement mis en concurrence par le Führer pour ratisser le plus finement possible. La Kunstschutz (brigade militaire pour la protection de l’art), affiliée à la Wehrmacht  ; l’ambassade d’Allemagne dans la capitale dirigée par Otto Abetz, dépendant de Ribbentrop  ; l’ERR (Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg), détachement spécial du ministre Alfred Rosenberg, idéologue et chef de file du parti national-socialiste.
 
À partir de l’automne 1940, l’ERR s’impose. Goering, le numéro deux du régime nazi et commandant des forces aériennes, parvient, à force d’intrigues, à en prendre le contrôle. C’est à son instigation que l’ERR perpétue les plus grandes saisies sur les collections juives de France : Rothschild, Bernheim-Jeune, Paul Rosenberg, David-Weill, puis plus tard Schloss…
 
Craignant plus les bombardements que le plan de pillage massif, dont ils ne soupçonnent d’ailleurs pas l’existence, amateurs et marchands d’art ont caché leur patrimoine à la campagne, chez des amis ou sous la protection de Jacques Jaujard, directeur des Musées nationaux, avant souvent de s’exiler. Mais l’ERR traque ces collections, fouillant résidences secondaires, banques, musées de province. « Les conservateurs ont essayé de faire rempart pour protéger les collections publiques, mais ils n’ont pas véritablement organisé un réseau de planques pour les biens juifs dans les musées nationaux », estime Didier Schulmann.

Dans les deux semaines qui suivent l’armistice de 1940, la machine infernale se met en marche, les confiscations étant censées « servir de gage pour les négociations de paix ». Toutes les collections sont visées, même celles de l’État, mais les biens juifs sont spécifiquement pillés, souvent avec violence. Les plus grosses opérations ont lieu entre juillet 1940 et la fin de l’année 1941. La législation antisémite adoptée par le régime de Vichy les facilite, et la Direction des domaines comme celle des Musées de France sont impuissantes face au rythme accéléré des razzias nazies. L’ERR mobilise une soixantaine d’officiers, d’historiens d’art, d’experts, de photographes… pour ses réquisitions. À croire que les nazis accordent autant de valeur à ces trophées artistiques qu’aux conquêtes territoriales.

Le Louvre ne suffit plus, 22 000 lots partent au Jeu de Paume
Très vite les trois salles du musée du Louvre utilisées pour stocker les œuvres privées victimes de ces brigandages ne suffisent plus. En octobre 1940, les nazis jettent leur dévolu sur le Jeu de Paume. Jacques Jaujard y met alors une condition : qu’un inventaire des tableaux confisqués soit dressé systématiquement. Les Allemands établissent des fiches mentionnant le nom du propriétaire, l’adresse de la saisie, la date, qui s’avéreront précieuses pour les restitutions ultérieures. Rose Valland a pour mission de faire de même.
 
L’une des salles du Jeu de Paume, dite « des Martyrs », est réservée à ces œuvres d’art moderne méprisées des nazis (de Picasso, Matisse, Braque, Léger, Chagall, Ernst…), abondamment disponibles sur le marché de l’art ou sur le marché noir, que les dignitaires allemands souhaitent échanger contre des peintures classiques. Certaines sont lacérées, vandalisées, Rose Valland évoque même l’autodafé de centaines de ces tableaux organisé par l’ERR en juillet 1943 ; mais son témoignage, isolé, est aujourd’hui mis en doute.

Parmi les visiteurs assidus du Jeu de Paume, Goering, qui viendra vingt et une fois y faire son marché  ; après-guerre, on retrouvera dans sa propriété de Karinhall 1 400 tableaux, 250 sculptures, plus de 100 tapisseries… Quelque 22 000 lots, 4 200 caisses, vont être entreposés de 1940 à 1944 au Jeu de Paume, également centre de triage pour les expéditions vers les dépôts allemands. Rose Valland tentera de transmettre des informations aux résistants pour bloquer ces transferts vers l’Allemagne organisés jusqu’au dernier moment. Elle y parviendra le 1er août 1944 : les 148 caisses chargées par les nazis dans le train 40 044 ne dépasseront pas la gare d’Aulnay-sous-Bois. L’épisode héroïque sera porté à l’écran par Frankenheimer dans Le Train, en 1964, avec Burt Lancaster.

En marge du pillage nazi, le marché de l’art prospère
Les toiles et sculptures ne sont pas les seules à intéresser les nazis. L’ouvrage À qui appartiennent ces tableaux  ? (RMN, 2008) fait état de près de 70 000 appartements laissés vacants par les juifs et vidés de leur mobilier sous la Möbel-Aktion lancée par l’ERR à partir de mai 1942, dont 38 000 à Paris. Beaucoup de meubles seront dérobés par les fonctionnaires de l’ambassade allemande, les soldats de la Wehrmacht, les responsables du gouvernement de Vichy et des civils pillant isolément.

Durant toutes ces années, le marché de l’art, inondé d’objets volés, est florissant. Les trafics véreux sont légion sous l’égide d’intermédiaires vautours. Beaucoup d’œuvres sont bradées par des familles soucieuses de fuir. « De nombreux marchands et experts prennent conscience des bénéfices à tirer du formidable dépôt d’objets du Jeu de Paume, avec ses milliers de chefs-d’œuvre tenus pendant des années hors de portée des acheteurs », note Hector Feliciano. C’est le cas de l’Allemand Gustav Rochlitz : profitant de l’incompréhension des nazis pour la culture contemporaine, il échange des peintures classiques contre des toiles des meilleurs peintres vivants, qu’il revend à Paris ou en Europe. En 1941-1942, plus d’un million d’objets transitent par Drouot dopé par les spéculateurs qui investissent dans l’art. Les achats officiels des musées du Reich ou de la puissante Deutsche Reichsbank font aussi monter les enchères.

L’appétit nazi a été tel qu’en août 1944, les inventaires officiels font état de plus de deux cents collections particulières confisquées, un tiers du patrimoine privé de la France. Une trentaine de convois, 138 wagons chargés de tableaux, dessins, gravures, ont traversé la frontière. La Direction générale des études et recherches, les services secrets unifiés créés par de Gaulle en 1944, mènent l’enquête dès la libération de Paris pour les récupérer. Idem des Anglo-Américains.
 
Dans l’immédiat après-guerre, les Alliés parviennent à restituer plusieurs dizaines de milliers d’œuvres. Mais nombre de tableaux ont disparu dans la nébuleuse du marché de l’art européen et nord-américain. Avec le temps, le zèle des gouvernements et du monde de l’art s’est émoussé, jusqu’à ce que le débat sur les spoliations refasse surface dans les années 1990 sous l’impulsion des fonctionnaires de la Cour des comptes, d’historiens, de journalistes puis de politiques.

Les restitutions ailleurs en Europe

Si la France a fait l’objet d’un pillage de grande envergure, du fait de la présence de nombreuses collections mais aussi d’artistes, la problématique des restitutions concerne aussi les autres pays européens occupés, notamment ceux du Benelux.

Le Jewish Restitution Successor Organisation
En Belgique, la Cellule de récupération économique créée en 1944 – proche de la CRA française – a permis le retour d’Allemagne et d’Autriche de 1 155 biens culturels, dont 639 ont été remis à des institutions culturelles, alors que 62 étaient rendus à des familles juives. Une estimation fait toutefois état de quelque 900 œuvres spoliées à des juifs. En octobre 1945, le retour dans la cathédrale Saint-Bavon de Gand du retable de L’Agneau mystique de Van Eyck a été fêté de manière symbolique.

Aux Pays-Bas, la Fondation néerlandaise pour les biens artistiques, créée en 1945, a permis de confier 4 500 œuvres aux services des collections avec une mention NK (Nederlands Kunstbezit), proche des MNR français.

Les forces alliées ont toutefois eu à traiter de nombreuses œuvres remises aux collecting points dont le pays d’origine n’a pas été identifié. Elles ont été confiées au Jewish Restitution Successor Organisation, qui a décidé d’une répartition. 40 % ont été affectés à la diaspora américaine, 40 % à Israël, le reste étant attribué aux autres communautés juives dans le monde. Dans ces pays, notamment en Israël, un travail similaire à celui qui est mené par les musées français a été entrepris afin de retracer l’historique des œuvres et d’ouvrir la possibilité d’éventuelles restitutions…

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°621 du 1 février 2010, avec le titre suivant : Recherche propriétaires spoliés

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