Raymond Moretti (1931-2005)

« Que l’on me donne des routes, des villes, je les peindrai... »

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 1 septembre 2005

Peintre, sculpteur, illustrateur et affichiste, passionné de jazz et de littérature, Raymond Moretti est mort en juin dernier. Il laisse une œuvre abondante et protéiforme, aimant rendre compte de l’univers des autres, curieuse d’explorer sans hiérarchie les chemins de la connaissance. Une œuvre teintée d’humanisme et de spiritualité.

Ce fut d’abord un portrait de Philippe Sollers. En 1972. Raymond Moretti signait là sa première couverture du Magazine littéraire. L’artiste marque alors de son empreinte graphique si reconnaissable l’identité et la continuité de la revue. Les traits vibrants et nerveux, maintes fois repassés crayonnent les visages illustres. Les répétitions et chevauchements de figures, les couleurs massives et lumineuses coulées en tâches abstraites incarnent désormais la une du magazine. Et juste retour des choses : la revue affirmera à son tour l’identité du peintre en scellant sa popularité.

Entre reconnaissance populaire et désamour critique
Cette aventure de longue haleine témoigne de la nature protéiforme de l’œuvre bâtie par l’artiste. Indifférent aux hiérarchies de supports, de genres, de techniques et de registres, Moretti a abordé avec une même curiosité, un même appétit, l’illustration, la fresque monumentale, la sculpture, les pochettes de disque ou même le timbre-poste. Une conquête des espaces publics et des supports modestes qui lui coûtera sans doute la reconnaissance critique durant les dernières années de son parcours artistique. C’est que Moretti a fiévreusement soumis son œuvre – cinquante années durant – au verbe, au texte, à la lettre, aux thèmes allégoriques mâtinés de références poétiques et bibliques. Une ambition spirituelle et une unité de langage un brin datée pour une multiplication des supports qui ne résistèrent guère aux années 1970 et lui valurent quelques moments difficiles. Familier des commandes institutionnelles et devenu dès la fin des années 1970 le champion des commémorations et autres mémoriaux, Moretti aura connu un succès populaire certain, réaffirmé en 1979 avec sa fameuse fresque monumentale enclavée dans le Forum des Halles à Paris. Mais sa légitimation artistique passera par la littérature, le jazz et l’illustration davantage que par celui de l’art contemporain.

L’épopée humaine
Né en 1931 à Nice, de parents italiens ayant fui le régime fasciste, Raymond Moretti peint en 1947 son premier tableau, Moïse brisant les Tables de la Loi. Il n’a que seize ans. Il connaît rapidement le succès, adoubé au début des années 1960 par l’amitié nouée avec Picasso et Jean Cocteau. Avec le poète, rencontré en 1959 par l’intermédiaire de l’écrivain Louis Nucéra, Moretti précise sa grammaire. Ensemble, inspirés par le thème de L’Âge du verseau, ils peignent des histoires d’âge d’or, d’eaux, de transvasements, des histoires de symboles et de signes. Nucéra rapporte ces mots de Cocteau : « Ce sera une insolite partie de ping-pong, transcendée par l’art. » Et Moretti d’ajouter : « Nous allons peindre comme des musiciens font une jam session. » L’artiste s’en remet à nouveau et plus tard à la grâce du cosmos en baptisant la galerie parisienne accueillant ses œuvres du même nom : L’âge du verseau. En 1994, alors qu’il orne le sol de la place du Capitole à Toulouse d’une croix languedocienne de dix-huit mètres d’envergure, il lui adjoint encore ses douze signes du zodiaque. Moretti raconte. Peint comme on écrit, précisant ses histoires par la couleur et les rythmes des formes entrelacées. Il peint Cris du monde, une série inspirée par l’Holocauste. Sous les arcades de la place du Capitole, il place encore vingt-neuf tableaux rapportant et interprétant l’histoire de la ville rose depuis deux millénaires. Il peuple son univers de symboles et figures héroïques, déroulant au gré des fresques, des allégories et des poèmes picturaux, une histoire sanguine de forces et d’humanité. Prolongeant une fresque exécutée en 1966 au musée de Terra Amata à Nice, la fresque monumentale des Halles, raconte l’épopée humaine et l’évolution du génie, de l’homme de Tautavel à Louis Armstrong en passant par la naissance de l’alphabet et Maurice Ravel. Réalisée à l’huile en quatre-vingt-dix nuits, cette histoire du monde alterne écritures, lettres, visages et symboles pour composer une séquence expressionniste et fervente. En 2000, lors de la restructuration des Halles, la fresque de béton rejoint les sources de l’humanité au musée de la Préhistoire à Tautavel.

Moretti l’illustrateur
S’il goûte le format monumental, c’est aussi avec l’illustration que Moretti trouve le terrain d’expérimentation et d’interprétation de ses admirations musicales et littéraires. Infatigable dessinateur, lecteur et auditeur insatiable, l’artiste s’immerge dans les textes et les rythmes. Il illustre Céline, les Illuminations de Rimbaud, le De Gaulle de Malraux. Passionné de jazz, il croque Armstrong, Ella Fitzgerald ou Stan Getz, conçoit des timbres sur les étoiles du jazz et imagine même un prix, le Django d’or, dont il réalise le trophée en 1993. À leur tour, Jacques Brel, Georges Brassens, ou Édith Piaf, seront eux aussi couchés sur des timbres.
Moretti crée encore l’affiche de la campagne électorale de Shimon Peres en Israël en 1984, ou encore celle de la grande manifestation new-yorkaise « Art Expo » l’année suivante. Autant de manières de trouver une place dans l’espace de la cité. « Que l’on me donne des routes, des villes, je les peindrai », confiait déjà le jeune Moretti à Nucéra, s’imaginant « juché sur un hélicoptère, déversant des couleurs avec une précision qui corroborait la sentence de Cocteau : la poésie est exactitude ».

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°572 du 1 septembre 2005, avec le titre suivant : Raymond Moretti (1931-2005)

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