Que faire des maisons d’artistes ?

Ensor, Magritte, Horta, trois cas significatifs

Le Journal des Arts

Le 8 octobre 1999 - 1540 mots

Plus de 80 % des musées recensés par le Conseil international des musées (Icom) sont des maisons particulières ouvertes à un public de plus en plus nombreux. Chefs-d’œuvre architecturaux ou lieux de mémoire, ces maisons connaissent des bonheurs divers. En Belgique, certaines maisons d’artistes tombent en ruine ou ont été détruites, comme celle de Khnopff ; d’autres, à l’instar de la résidence-atelier d’Horta, sont aujourd’hui victimes de leur succès.

Nombreux sont ceux qui visiteront Ostende, à l’occasion des manifestations “Ensor”, et feront un détour par le 27 de la rue de Flandre pour découvrir la maison du peintre. Celle-ci représente pourtant peu de choses dans l’œuvre d’Ensor. Héritée d’un oncle maternel en 1917, la demeure n’a pas été le théâtre des grandes compositions entamées dès 1880. Pour s’en rendre compte, il suffit de faire quelques pas vers la mer et de traverser le boulevard Van Iseghem. Là, une maison d’angle donne le triste spectacle d’un délabrement bientôt irréversible. C’est dans cette maison que la famille Ensor s’est installée en 1875. C’est là, dans la mansarde transformée en atelier, que le peintre a réalisé ses principaux chefs-d’œuvre. Chaque pièce de la maison renvoie à des toiles désormais célèbres : la chambre de la Dame en détresse, le salon de l’Après-midi à Ostende ou du Salon bourgeois, la mansarde des Squelettes dans l’atelier. Le rapport du lieu à l’œuvre se révèle immédiat. Son apport à la connaissance d’Ensor n’a toutefois pas été étudié. Pourtant, à bien y regarder, l’espace tel qu’il s’est maintenu trahit certains écarts d’Ensor avec la réalité. Dans ses peintures de la période sombre (1880-1884), les pièces apparaissent plus amples. Sans doute le peintre adaptait-il ainsi l’espace représenté aux critères architecturaux d’une bourgeoisie bruxelloise dans laquelle il espérait puiser sa clientèle.

En gravissant l’escalier de cette maison devenue un chancre, on parvient à la mansarde qui, bien que légèrement transformée, répond toujours à la description qu’Ensor en avait livrée en 1928 : “Mon atelier à cinq fenêtres est situé sous le grenier ; la fenêtre principale donne en plein sud ; deux petites fenêtres mansardées donnent au sud, et les deux autres au sud-ouest, les quatre petites fenêtres prenant jour à environ deux mètres du plancher. De la grande fenêtre, à hauteur d’appui, la vue dominait une grande partie de la ville et quelques échappées sur la campagne complétaient à souhait un panorama magnifique !”. Si la vue se heurte désormais à de hauts buildings sans charme, la pièce n’a rien perdu de son mystère. L’œuvre du peintre s’y résume. Au sol, sur le plancher brut, des taches de couleurs témoignent des combats livrés dans cette pièce si exiguë et au plafond si bas qu’Ensor avait été obligé de peindre son Entrée du Christ en déroulant progressivement la toile et en repliant le bas et le haut. Aujourd’hui, le plafond crevé laisse passer la pluie et le plancher a fini par pourrir. Malgré de nombreuses initiatives privées – et en particulier celle de Frans Aerts qui voulait y installer des ateliers d’artistes –, la Maison d’Ensor n’a cessé de se dégrader, victime sans doute de la proximité de cette autre maison où Ensor s’est contenté de vieillir.

D’Ensor à Magritte
La Maison d’Ensor n’est certes pas sans magie : le magasin de souvenirs, la salle à manger visible dans nombre de tableaux tardifs ainsi que l’atelier abritent en pagaille ces coquillages, statuettes, masques et autres bibelots qui, dès 1880, ont hanté peintures et dessins. Sans œuvres, mais riche de ces memorabilia, elle s’ouvre comme un vaste diorama animé pour offrir au visiteur une perception différente d’Ensor. Par son caractère ludique, elle invite le spectateur à s’immerger dans l’univers personnel d’un artiste dont l’œuvre elle-même peut se résumer à la théâtralisation de ce fantastique quotidien. Pourtant, par le patrimoine qui y est conservé, la Maison d’Ensor est bien un musée. On regrettera d’autant plus l’absence d’ambition pédagogique et la carence de tout outil pédagogique. “Lieu de mémoire” brut, elle est livrée comme une attraction sans qu’aucun questionnement ne s’en dégage.

Tel n’est pas le cas du Musée Magritte qui a été inauguré cet été à Jette, dans la banlieue populaire de Bruxelles où Magritte a vécu de 1930 à 1954. Créé à l’initiative de Ronny et Jessy Van de Velde ainsi que de André Garitte, ce musée, organisé en association sans but lucratif (loi de 1901), offre deux approches. Au rez-de-chaussée, l’intérieur des Magritte a été recomposé à l’image de ce qui avait été fait pour Ensor à Ostende. Aux étages, un parcours essentiellement documentaire a été créé pour permettre au visiteur d’approfondir sa connaissance de l’œuvre, mais aussi pour mieux situer cette maison, anodine d’apparence, dans le musée imaginaire du Surréalisme belge. Conçu comme une vaste reconstitution, le rez-de-chaussée joue de l’élément ludique : un échiquier posé à côté d’une édition ancienne du quotidien Le Soir, un chevalet avec ses tubes et ses brosses, des livres posés négligemment sur une étagère, un chapeau melon posé accroché à un portemanteau. Tout concorde pour donner l’illusion, parfois agaçante, d’une présence jamais interrompue. À nouveau, le culte des souvenirs a dicté sa loi. Les objets réunis ici proviennent des recherches menées par André Garitte. Une partie du mobilier vient des caves de la rue des Mimosas où Magritte a vécu par la suite, une autre de la succession dispersée lors de la vente Magritte au Palais des beaux-arts. La documentation présentée est issue des archives de la Fondation Menil rasemblées par l’équipe de David Sylvester en vue du monumental catalogue raisonné aujourd’hui publié.

Le succès tue
Soutenue par la Commission culturelle flamande de la Région de Bruxelles-Capital et par la Commune de Jette, l’initiative pose néanmoins un problème auquel les organisateurs ont été attentifs. Contrairement à une opinion généralement admise, l’architecture n’est pas inusable, et une trop grande fréquentation tuerait immanquablement cette maison privée bâtie sans grand soin. Un problème majeur se pose pour ce type d’initiative comme pour les demeures privées entrées ou en passe d’entrer dans le patrimoine public. À l’image de la Maison d’Horta, ce bâtiment privé n’a pas été conçu pour accueillir des visiteurs de plus en plus nombreux. En 1992, la cage d’escalier a dû être renforcée pour supporter la grande fréquentation du lieu, liée à la redécouverte de l’Art nouveau. Aujourd’hui, la campagne de restauration du gros œuvre s’achève. Stabilisée, la situation ne répond toutefois pas aux normes les plus sévères de sécurité, comme si l’esthétisme de l’Art nouveau résistait toujours aux injonctions fonctionnelles d’un tourisme de masse. Ainsi que le souligne Françoise Aubry, conservatrice du Musée Horta, la maison s’use inexorablement : les volutes en acajou de la cage d’escalier tendent à disparaître sous les caresses répétées des 55 000 visiteurs annuels.

Pour pallier cette situation, le musée a adopté les mesures draconiennes déjà mises en place, sur le plan privé, par les propriétaires de l’Hôtel Solvay. Dans ce chef-d’œuvre incontesté d’Horta, les visites sont filtrées et les groupes réduits au minimum. Payantes, ces entrées savamment dosées permettent de maintenir le patrimoine en l’état. La visite du Musée Horta est désormais autorisée à 60 personnes à la fois, et les groupes, admis sur rendez-vous, limités à 15 personnes. D’autres institutions, comme le Musée Alice et David Van Buuren, veillent à maintenir leur succès – lié ici à l’engouement pour l’Art déco – dans des limites raisonnables, en réduisant au minimum les jours d’ouverture. Le cas d’Horta n’est pourtant pas le plus problématique puisque, depuis le début des années soixante, il a fait l’objet de restaurations progressives. Le plus aigu est sans conteste celui du Palais Stoclet, construit par Hoffman en 1911. Toujours propriété privée, son inaccessibilité alimente une demande internationale croissante, alors que la préciosité des matériaux, la finesse des détails et la perfection atteinte dans la recherche de l’œuvre totale interdisent par nature tout accès en masse.

L’exigence de conservation impose la mise en œuvre d’une gestion souvent perçue comme vexatoire par le grand public. L’équilibre reste précaire. En effet, ces demeures – qui représentent près de 80 % des musées recensés par l’Icom – ne subsistent que grâce à des fonds propres récoltés en faisant payer… les visites. Il faut dès lors mettre en place une muséologie rigoureuse, en rupture avec la politique de tourisme à grande échelle, afin d’allier consommation culturelle et conservation. Il faut aussi en appeler à une éducation des visiteurs, qui pensent encore trop souvent que l’architecture est éternelle et la vie des pierres sans terme. De nombreux chefs-d’œuvre de l’architecture moderne ont été construits par des particuliers, et il devrait en être du Palais Stoclet comme de Lascaux : rester invisible pour durer.

- Maison d’Ensor, 27 rue de Flandre, 8400 Ostende, tél. 32 59 80 53 35, tlj 10h-18h, jusqu’au 23 février 2000. Ticket conjoint avec les expositions du Musée des beaux-arts. - Musée René Magritte, 135 rue Esseghem, Jette (Bruxelles), tél. 32 2 428 26 26, tlj sauf lundi et mardi 10h-18 h. - Musée Horta, 25 rue Américaine, Ixelles (Bruxelles), tél. 32 2 543 04 90, tlj sauf lundi 10h-18h. - Musée Alice et David Van Buuren, 41 avenue Errera, Uccle (Bruxelles), tél. 32 2 343 48 51, ouvert dimanche 13h-18 et lundi 14h-18h. À lire - Jan Ceulers, 135 rue Esseghem, éditions Pandora, Anvers, 950 FB.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°90 du 8 octobre 1999, avec le titre suivant : Que faire des maisons d’artistes ?

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