Samedi 17 novembre 2018

Quand les architectes dessinent des galeries d’art

Prestigieuses signatures et jeunes diplômés font preuve d’effacement dans l’aménagement de leurs espaces

Par Gilles de Bure · Le Journal des Arts

Le 18 avril 2003 - 1051 mots

L’ouverture du Centre Pompidou à Paris, en 1977, a fait traverser la Seine aux galeries. Du jour au lendemain, le Marais s’est tissé d’un réseau de lieux d’expositions qui, à l’origine, n’étaient pas prévus pour une telle activité. À l’image de New York, Paris a commencé, dès lors, à faire appel aux architectes pour dresser ses nouvelles cimaises. Revue de détail d’hier et d’aujourd’hui.

PARIS - Au commencement était Jean-François Bodin. Cet architecte s’est fait une spécialité du monde et du milieu de l’art. Il aligne les musées comme à la parade, les réhabilitant, les reconvertissant, en reprenant la muséographie, souvent en leur adjoignant une extension contemporaine. Le Musée d’art moderne de la Ville de Paris, le Musée Matisse à Nice, le Musée Granet à Aix-en-Provence, le Musée de Montmajour en Arles, la Fondation Émile-Hugues à Vence, le Musée des Monuments Français (en passe de devenir la Cité de l’architecture) à Paris, le château des ducs de Bretagne à Nantes, le Musée des beaux-Arts de Tourcoing, celui de Cambrai, le Centre Pompidou version 2000 (Musée national d’art moderne et bibliothèque publique d’information), entre autres, lui doivent beaucoup. Nombre d’artistes ont fait appel à ce collectionneur (de Morris, Ryman et Toroni notamment) pour réaliser leur appartement, leur maison ou leur atelier ; ainsi Miquel Barcelo, Jean-Charles Blais, Christian Boltanski ou encore Annette Messager... Rien d’étonnant, dès lors, à le retrouver, dès le début des années 1980, aux commandes de la restructuration de nombreux ateliers, fabriques, entrepôts et autres imprimeries, et de leur transformation en galeries d’art.
Sa connaissance, sa science et son respect de l’œuvre, quelles qu’en soient la forme et le contenu, sont à l’origine de son effacement et de la justesse de ses aménagements.
Ainsi, coup sur coup, Yvon Lambert, Renos Xippas, Laage-Salomon, Ghislaine Hussenot dans le Marais, Leif Stähle, Claire Burrus à la Bastille, ont dessiné un nouveau paysage des galeries parisiennes, à l’image de ce que fut la conquête de SoHo par les marchands new-yorkais.
Dire qu’il a fait école est peu dire, sur la manière dont les galeries parisiennes, au fil des vingt années écoulées, se sont, avec ou sans architecte, considérablement modifiées : repousser les limites, gommer la structure ou la rendre si évidente qu’elle sert le propos, favoriser la vision globale de l’exposition tout autant que la “lecture” individuelle des œuvres...
Traverser Paris, d’une galerie l’autre, c’est dorénavant emprunter un itinéraire non seulement artistique et temporel, mais véritablement spatial. C’est, même si l’on n’est pas particulièrement sensible à la nature et à la forme de l’art contemporain, partir à la découverte de lieux insolites, au charme, à la rigueur ou au souffle indéniables. Et ceci, de Beaubourg à la Bastille, du Marais au 13e arrondissement...
Plus récent point de fixation du parcours capital, la rue Louise-Weiss (13e arr.). Là, les galeries se sont installées aux rez-de-chaussée d’immeubles récents, prévus pour accueillir des boutiques. Espaces simples desquels émerge néanmoins la galerie Kreo, pour laquelle un jeune couple d’architectes, Emmanuel et Dominique Combarel, a conçu un jeu de lignes de fuite, d’inclinaisons et de lumière. Une galerie exemplaire de simplicité, de subtilité et d’efficacité. Sur ce même registre, à noter, toujours dans le quartier, la toute récente restructuration par l’architecte Philippe Chiambaretta – auquel on doit également la très belle galerie st-pères – de la galerie Air de Paris : redécoupant l’espace sans gagner un seul mètre carré, il donne pourtant le sentiment d’avoir “expansé” la galerie d’au moins un tiers. Joli travail de voltige et de plasticité de l’espace.
Dans la quartier de la Bastille, la galerie Durand-Dessert demeure un exemple. Dans cette ancienne fabrique de literie pour enfants (répondant au nom plus qu’évocateur de “Pognon Genève” !), l’architecte Didier Guichard a su, fort de son expérience familiale et stéphanoise, dégager des angles de vision exceptionnels et créer une aspiration vers le haut unique à Paris.
Dans le Marais, la galerie Chez Valentin bénéficie du travail effectué par Jean-Michel Wilmotte pour Gilbert Brownstone, le locataire précédent, conservant notamment cette étrange “ruelle”, creux d’enfer, fossé au fond de la galerie, vertigineuse pour certains, mystérieuse pour les autres, et qui, à l’évidence, structure parfaitement l’espace. À deux pas de là, la galerie Yvon Lambert en est à sa troisième version : d’abord restructurée sur deux étages par Jean-François Bodin, elle s’est détachée de sa partie haute, la cédant à Renos Xippas. À l’étroit, Yvon Lambert fait appel, en 2000, à Christian Biecher pour réintégrer le vaste espace des réserves à la galerie ; puis, à nouveau en 2003, pour absorber la petite partie en rez-de-chaussée conservée par Xippas et dont ce dernier vient de se dessaisir.
Parmi les toutes dernières nées du Marais, on trouve la galerie Cosmic, aménagée sur deux niveaux dans un hôtel particulier de la rue de Turenne par François-Xavier Bourgeois et Pauline Coutagne. Encore un exercice de style époustouflant avec deux thématiques parfaitement développées : en rez-de-chaussée, vastes espaces blancs où tout est fait pour la lumière conjugant artificiel et naturel ; atmosphère beaucoup plus mystérieuse pour le sous-sol traité de façon telle qu’il évoque vaguement une crypte.
Enfin, proche de Beaubourg, la galerie Anne de Villepoix, inaugurée en septembre 2001. Là, ce sont Pierre du Besset et Dominique Lyon, récents lauréats de l’Équerre d’argent, qui ont mis leur talent et leur sens de l’espace, du découpage, de la fragmentation et de la scansion au service des besoins et des désirs de la galeriste.
À l’évidence, les architectes ont apporté aux galeristes une meilleure compréhension de l’espace, du lieu et du parcours. En échange, les galeristes ont fourni aux architectes une autre approche de l’art contemporain dans tous ses états et, probablement, un sens de l’effacement salutaire.

- Galerie Kreo, 1 rue Zadkine, 75013 Paris, tél. 01 53 60 18 42. - Galerie Air de Paris, 32 rue Louise-Weiss, 75013 Paris, tél. 01 44 23 02 77. - Galerie Durand-Dessert, 28 rue de Lappe, 75011 Paris, tél. 01 48 06 92 23. - Galerie Chez Valentin, 9 rue Saint-Gilles, 75003 Paris, tél. 01 48 87 42 55. - Galerie Yvon Lambert, 108 rue Vieille-du-Temple, 75003 Paris, tél. 01 42 71 09 33. - Cosmic Galerie, 76 rue de Turenne, 75003 Paris, tél. 01 42 71 72 73. - Galerie Anne de Villepoix, 43 rue de Montmorency, 75003 Paris, tél. 01 42 78 32 24.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°169 du 18 avril 2003, avec le titre suivant : Quand les architectes dessinent des galeries d’art

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque