Samedi 21 septembre 2019

Promesses de bâtisseurs

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 3 février 2011 - 944 mots

Dans un pays à forte culture architecturale, Mexico demeure une pépinière de jeunes talents qui proposent souvent des projets décoiffants.

Il est sûrement l’un des architectes les plus prometteurs de sa génération, déjà surnommé « l’enfant terrible de l’architecture mexicaine ». À seulement 41 ans, et moins de dix ans après avoir ouvert sa propre agence à Mexico, Michel Rojkind compte déjà à son actif plusieurs chantiers importants dans son pays natal. Il a par ailleurs été sollicité pour participer à divers concours internationaux. Un parcours atypique pour un architecte qui a démarré sa carrière comme… batteur de rock. En 2010, toutes les revues d’architecture internationale se sont délectées de la publication de l’une de ses dernières réalisations, le Musée du chocolat de Toluca, dans la banlieue de Mexico (financé par la firme Nestlé), un bâtiment en forme de vaste tunnel déstructuré, couvert d’une peau d’acier rouge. D’autres projets sont tout aussi décoiffants, tel celui de la « tour R432 » sur le Paseo de la Reforma, la principale artère de Mexico, qui constituerait le premier gratte-ciel réellement audacieux de la ville. De quoi faire de Rojkind le symbole d’une architecture mexicaine contemporaine capable de rivaliser avec les avant-gardes internationales.

Mais Rojkind n’est pas le seul à œuvrer en ce sens. Réunis avec lui au sein du collectif mxkf, une agence d’études urbaines, Arturo Ortiz Struck, Derek Dellekamp – auteur de plusieurs maisons individuelles séduisantes – et Tatiana Bilbao appartiennent à cette génération montante qui se fait remarquer en travaillant pour des particuliers, faute de commandes publiques.  Après avoir été salariée pendant plusieurs années par des agences publiques de développement urbain, Tatiana Bilbao, lassée par l’absence de volonté publique, a récemment fondé sa propre agence. C’est avec et pour l’artiste Gabriel Orozco – qui en a conçu le dessin comme une « sculpture à vivre » – que la jeune architecte a livré une réalisation magistrale. Imaginée sur le modèle du camping de luxe, cette maison de famille en bord de mer, située à Roca Blanca dans une nature sauvage préservée de la côte Pacifique, use des codes de l’architecture vernaculaire pour ne pas dénaturer le site. Elle s’achève par un toit percé d’une piscine circulaire avec vue plongeante sur l’océan. Une même veine sculpturale, quoique plus brutaliste, caractérise la Fianca, une maison individuelle édifiée à Yautepec construite par une autre agence montante, Buscando la Aurora, dirigée par Carlos Coronel et Hector de la Peňa.  

Ville informelle
Soutenus par la revue d’avant-garde Arquine, des jeunes architectes se sont également fait un nom sur la scène mexicaine, à l’instar de Frida Escobedo ou du collectif MMX (Ignacio Del Río, Jorge Arvizu, Emmanuel Ramírez Ruiz et Diego Ricalde Recchia). En une quinzaine d’années, par une plus grande attention portée au contexte et une émancipation vis-à-vis de l’héritage culturel des pionniers de l’architecture moderne, ces jeunes professionnels ont relégué les agences mexicaines de notoriété internationale au rang de dinosaures. Ainsi du monumentaliste Teodoro González de Léon, le « Chemetov mexicain », auteur des célèbres Arcos Bosques, gratte-ciel de bureaux qui écrasent le paysage urbain de l’ouest de Mexico. Mais aussi de l’agence Ten Arquitectos, animée par Enrique Norten et Bernardo Gómez-Pimienta et auréolée de nombreux prix internationaux pour ses architectures high-tech, ou du duo Ricardo et Victor Legorreta, qui poursuit dans une veine monumentale et coloriste, tout comme Javier Sordo et José de Yturbe. Plus subtile, l’architecture de Javier Sanchez et Felipe Leal avait toutefois déjà amorcé un changement. Mais, aussi éclectique soit-il, ce panorama démontre la vitalité de la scène architecturale mexicaine de ces vingt dernières années. Car malgré un contexte de forte spéculation foncière, la mégapole de Mexico – qui comptera 22 millions d’habitants dans moins de dix ans – constitue par défaut un vaste terrain d’action, même si l’époque des grands chantiers publics semble aujourd’hui révolue. Construite sur les ruines d’une cité lacustre, la ville s’est étendue au gré de sa croissance démographique pour constituer le maillage de faible densité d’une ville informelle. S’y opposent quartiers où l’« auto-construction » prévaut et nouvelles ères urbaines dessinées au cordeau, comme l’illustre le quartier de Santa Fé, une zone tertiaire aménagée à l’emplacement même d’une ancienne décharge géante à ciel ouvert.

Le Mexique tête de pont du Mouvement moderne
Un autre facteur a par ailleurs stimulé ce dynamisme, celui d’une forte culture architecturale, le Mexique étant devenu, dès les années 1920, une tête de pont du Mouvement moderne en Amérique du Sud. La traduction, dès 1926, de l’ouvrage fondateur de Le Corbusier Vers une architecture, a en effet eu une influence majeure sur les bâtisseurs mexicains. Publiés et enseignés, le Bauhaus et les architectures de Gropius, Perret, Le Corbusier ou Mallet-Stevens sont rapidement devenues des références majeures. Plusieurs grands bâtiments de la capitale, comme le campus de l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM) par Mario Pani et Enrique del Moral, ou le musée expérimental « El Eco », construit en 1953 par le sculpteur allemand Mathias Goeritz, sont toujours des témoignages de cette période d’euphorie architecturale, qui s’éteindra à la fin des années 1950.  Figure tutélaire de l’architecture mexicaine, Luis Barragán (1902-1988), vainqueur du prix Pritzker en 1980, sera le premier à opérer une synthèse entre modernisme et tradition architecturale mexicaine par le biais d’un langage abstrait et chromatique très esthétisant. Son héritage conditionnera pendant dans de longues années la création mexicaine. Jusqu’à l’apparition de cette nouvelle génération… visiblement décomplexée.  

À noter

La Cité de l’architecture et du patrimoine, à Paris, accueillera à partir du 12 octobre une exposition consacrée à Mexico et baptisée « Mextropolis ». Toujours à Paris, le Pavillon de l’Arsenal présentera également à l’automne une sélection de réalisations de jeunes architectes mexicains contemporains.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°340 du 4 février 2011, avec le titre suivant : Promesses de bâtisseurs

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