Lundi 10 décembre 2018

architectes

Pour une nouvelle architecture métaboliste

L'ŒIL

Le 1 juin 2000 - 540 mots

Âgés respectivement de 33 et 36 ans, Philippe Rahm et Jean-Gilles, Décosterd exercent depuis quelques années à Lausanne. L’aîné prenant en charge l’essentiel des domaines relatifs à la technique et au chantier, le cadet, avec sa tête de sympathique boy-scout, traite plutôt des aspects relationnels et conceptuels. La nature, les cabanes et l’architecture sont la passion de ce grand lecteur de Heidegger et du guide des Castors Juniors... Le tandem s’est peu à peu concentré sur une sorte d’infra-architecture originaire, basée sur les ressources physiologiques, éthologiques et ontologiques de l’habitat. Comment aménageons-nous notre territoire ? Comment préservons-nous notre corps ? Quelles sont les conditions minimum pour qu’il y ait espace ou architecture ? Autrement dit : pourquoi y aurait-il de l’architecture plutôt que rien ? De fait, nos deux comparses aiment à citer cette parabole classique de l’histoire de l’architecture selon laquelle deux conceptions s’opposent : l’origine de l’architecture résulte-t-elle de l’habit du nomade ou de l’habitat du sédentaire ? S’abriter de la forêt en édifiant une cabane est-il préférable à un foyer faisant feu de tout bois ? Dans ce questionnement semi-abstrait, Rahm & Décosterd perçoivent donc l’architecture comme une gestion énergétique. Définition einsteinienne (la matière, c’est de l’énergie) en phase avec la conception helvétique de type rousseauiste d’un « contrat » passé avec la nature. Philippe Rahm multiplie par ailleurs les contacts avec la création contemporaine : Dominique Gonzalez-Foerster, Elizabeth Creseveur, Yan Kersalé, François Roche, Gilles Clément... Mais Rahm & Décosterd n’ont atteint leur pleine autonomie problématique et stylistique que depuis peu, en étudiant finalement le cadre architectural comme « niche écologique » artificielle, au sens technologique ou artistique. Et si nos deux hommes ne sont guère impressionnés par la réalité virtuelle, ils sont particulièrement attentifs aux biotechnologies. Ceci ne les empêche pas d’user d’Internet, outil leur ayant permis de favoriser les échanges, les rencontres, la diversification des centres d’intérêts mais aussi de contacter et travailler avec des acteurs inaccessibles ou inhabituels comme des neurologues, biologistes ou psychiatres. Les projets récents du tandem se sont donc positionnés sur une sorte d’architecture en amont de la forme, simplement générée par des flux d’ondes électro-magnétiques et influant sur la physiologie de ses « habitants ». La crise épileptique d’enfants japonais devant la retransmission télévisée de Pokémon avait contribué à différents projets architecturaux ou d’installations artistiques comme le Web Hormonal (1999). Des interventions plus en regard à la biosphère donnèrent lieu à la conception de jardins : des Jardins physiologiques de plantes urticantes ou médicinales, en passant par un Centre de vaccination au RoundUp pour plantes, animaux et êtres humains (Lausanne, à partir du 17 juin) ou au Jardin stimulé, prothèse de la nature par dopage hormonal et petite musique de Debussy (Villa Médicis, cet été). Mais la principale démonstration synthétique de leurs positions s’est faite avec la rencontre et la participation de Christophe Berdaguer et Marie Péjus pour la Ville Hormonale (2000), actuellement exposée à ArchiLab/UrbaLab à Orléans (L’Œil n°516). Prolongeant la problématique des Paysages chimiques (1999) qu’ils avaient conçus sur la base d’excitation physiologique sur l’organisme par palpeurs, phéromones ou médicaments de type Prozac, Viagra ou Lexomyl, Rahm & Décosterd développent avec eux une « ville invisible » entièrement subdivisée en quartiers de plaisir, de travail ou de repos.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°517 du 1 juin 2000, avec le titre suivant : Pour une nouvelle architecture métaboliste

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