Mercredi 14 novembre 2018

Pour Berlin, l’art n’a pas d’odeur

Le Journal des Arts

Le 7 février 2003 - 702 mots

Le dépôt d’œuvres que vient de consentir Friedrich-Christian Flick à la ville de Berlin a suscité de nombreuses polémiques. Héritier de Friedrich-Karl Flick, principal fournisseur d’armes du IIIe Reich, Friedrich-Christian Flick avait souhaité, mais en vain, installer sa collection à Zurich, avant de se tourner vers Berlin. Les autorités allemandes se sont montrées moins sourcilleuses sur l’origine de sa fortune, bâtie sous le régime nazi.

BERLIN - Au début du mois de janvier, les musées de Berlin, représentés par Klaus-Dieter Lehmann, président de l’Institut prussien des biens culturels, et par le multimillionnaire Friedrich-Christian Flick ont signé un accord aussi important que controversé. À partir de 2004, la collection d’art moderne et contemporain de l’homme d’affaires sera exposée à Berlin, dans les 12 000 m2 de la Rieck-Halle, et ce pendant sept ans. Le bâtiment voisin de la Hamburger Bahnhof a été mis à disposition à cette fin par les chemins de fer allemands pour une somme dérisoire. Le loyer et le personnel seront du ressort des musées berlinois, tandis que l’homme d’affaires prendra en charge la restauration des lieux (estimée à 5 millions d’euros) et exercera un contrôle sur l’exposition de sa collection. Lors de la cérémonie, Christina Weiss, ministre fédéral de la Culture, et Peter-Klaus Schuster, directeur général des musées de Berlin, ont parlé d’un “cadeau de la part de Flick à tous les habitants de Berlin” et d’un “geste politique dont la ville bénéficiera”. Mais, malgré les éloges, le magnat n’a pas échappé aux questions sur l’histoire de sa famille et l’origine de sa fortune, héritée en 1972 de son oncle, Friedrich-Karl Flick. Ce dernier était en effet le principal fournisseur d’armements d’Hitler pendant le IIIe Reich, et ses usines fonctionnaient avec une main-d’œuvre fournie en majorité par le régime. 40 000 prisonniers auraient travaillé pour l’armurier. L’héritage de Friedrich-Christian Flick est d’autant plus lourd qu’il s’oppose à l’ouverture au public de ses archives familiales et que, contrairement à d’autres industriels allemands, il a toujours refusé de participer au financement d’une fondation visant à indemniser les personnes employées de force sous le régime nazi. En septembre 2001, il a pourtant versé 5 millions d’euros à une fondation de Potsdam créée pour soutenir “le courage civil contre la xénophobie, le racisme et l’intolérance”. Le dépôt de sa collection n’est donc pas exempt de polémique, d’autant que l’industriel fait ce geste après avoir essuyé un premier refus. La collection Flick, initiée au début des années 1990 avec l’aide de la galerie Hauser & Wirth, devait en effet d’abord s’installer à Zurich. L’architecte Rem Koolhaas avait alors été contacté pour construire un bâtiment adapté, mais les protestations émises par la communauté juive et les acteurs culturels de la ville suisse ont mis un terme au projet. En réaction, Friedrich-Christian Flick a annulé l’exposition de sa collection programmée l’an passé au Haus der Kunst de Munich, estimant qu’elle aurait fait “plus de mal que de bien à l’art et aux artistes”.
À Berlin, la situation semble tout autre : la ville manque cruellement d’argent, et les musées d’art contemporain ont depuis des années renoncé aux acquisitions, se basant sur des collections privées, telles les collections Marx ou Marzona de la Hamburger Bahnhof, ou encore le célèbre ensemble de Hans Berggruen. Difficile donc de résister à ce prêt de 2 500 œuvres regroupant 150 artistes contemporains, de Duchamp à Pipilotti Rist en passant par Bruce Nauman et Martin Kippenberger. Si la porte-parole des Verts, Alice Ströver, estime qu’il est scandaleux que Berlin ait accepté la collection sans engager un débat, une reconnaissance teintée de politesse tient aujourd’hui lieu de consensus. Selon un sondage publié par le quotidien berlinois Tagesspiegel, 82,8 % des habitants sont favorables à l’exposition de la collection de Friedrich-Christian Flick. “Premièrement, j’aimerais rendre clair le fait qu’en tant qu’artiste, je n’ai aucun contrôle sur les acheteurs de mes peintures, estime pour sa part l’artiste belge Luc Tuymans. Ceci étant dit, dans le cas de Friedrich-Christian Flick, je lui ai dit en le rencontrant que la meilleure chose à faire était de verser une contribution à la fondation pour les victimes des camps de travail sous le IIIe Reich. Mais la situation est ambiguë et difficile car il appartient à une autre génération.”

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°164 du 7 février 2003, avec le titre suivant : Pour Berlin, l’art n’a pas d’odeur

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