Pinault et Ando sont dans un bateau

L'ŒIL

Le 1 décembre 2001

Le 25 octobre, lors de la conférence de presse dévoilant le projet architectural de Tadao Ando retenu pour la future Fondation François Pinault pour l’art contemporain, ce dernier ne cachait pas sa satisfaction de voir que son préféré avait été choisi parmi six autres candidats (Steven Holl, Rem Koolhaas, Dominique Perrault, Manuelle Gautrand, MVRDV et Alvaro Siza). Il faut dire que l’architecte japonais, âgé de 60 ans aujourd’hui, bénéficie d’une excellente cote de popularité internationale et qu’il a très peu construit en Europe hormis le centre de méditation de l’Unesco à Paris ou la salle de conférence du Vitra Museum de Weil-am-Rhein. Son vocabulaire semble se résumer à des formes simples, épurées, construites en béton ou en brique, jouant avec la nature et la lumière. Maquette et vidéo à l’appui, Ando avouait son désir de créer sur l’ancien site des usines Renault, occupant le tiers de l’île Seguin à Boulogne-Billancourt, un « vaisseau spatial flottant sur l’eau ». Le projet a tout pour séduire les plus récalcitrants : ligne aérodynamique en forme de proue de bateau et reprenant le profil de l’ancienne chaîne de construction automobile, matériaux légers comme le bois ou le verre (personne ne semble pourtant vouloir s’interroger sur la protection des œuvres d’art comme on le fit pour les livres des tours de la Bibliothèque de France), parcours aéré réservant des points de vue privilégiés sur le coteau défiguré de Meudon, l’« affront de Seine » du pont de Sèvres ou l’immeuble indémodable 57 Métal de Claude Vasconi. Qu’il vienne de la terre ferme par les passerelles reliant
la fondation aux deux rives ou par bateau grâce à un « pieu » (version française du pier anglo-saxon d’après l’équipe Ando) spécialement créé sur la berge de l’île, le visiteur traverse tout d’abord un écran de verre qui encercle le bâtiment. A la place de l’ancienne chaufferie de l’usine, un immense escalier conduit à un atrium intérieur en forme de cône inversé. Si celui-ci évoque immanquablement l’escalier hélicoïdal du Guggenheim Museum de Frank Lloyd Wright, la forêt plantée à l’entrée Ouest rappelle les arbres installés par Louis I. Kahn devant la façade du Kimbell Art Museum de Fort Worth. Quant aux vastes salles lumineuses, elles rappellent directement la chapelle Rothko de la Menil Foundation de Houston avec ses murs blancs, son éclairage zénithal et ses bancs invitant à la contemplation.
Sur l’accrochage de la future fondation, François Pinault n’entend livrer aucune confidence. A peine laisse-t-il entendre qu’il préfère un accrochage chronologique, loin des rapprochements formels de la Tate Modern de Londres « car, précise-t-il, la collection actuelle de 850 œuvres ne comporte que des pièces de la seconde moitié du XXe siècle ». De nombreux espaces ont été réservés à des commandes spécifiques (James Turrell pour l’extérieur du bâtiment), 15 000 m2 sont destinés aux collections permanentes avec des œuvres allant de Rauschenberg et Yves Klein à Jeff Koons et Fabrice Hybert, 7 000 m2 sont prévus pour les expositions temporaires. Le nom du futur conservateur reste secret même si celui de Jean-Louis Froment, l’ancien directeur du CAPC de Bordeaux revient fréquemment en tête des pronostics, devant Suzanne Pagé qui n’est intervenue qu’en tant que consultante pour la première définition du projet. Bien que les statuts de la fondation ne soient pas encore fixés, François Pinault rappelle que les terrains sont achetés directement à la société Renault, que le plan d’occupation des sols n’est pas encore modifié, que des problèmes de dépollution des sols pourraient retarder l’ouverture jusqu’en 2005 et insiste sur le caractère aliénable de la collection, ce qui lui permettra de revendre certaines œuvres pour en acheter d’autres plus actuelles ou plus pertinentes (la revente par le biais de Christie’s, l’une de ses maisons de vente, étant une solution très pratique). Le projet est ambitieux puisque ses 40 000 m2 correspondent à la superficie du Centre Pompidou et que le coût devrait avoisiner le milliard de francs. Et le commanditaire de terminer en forme de slogan que sa « fondation est un lieu où les gens devraient se sentir mieux en sortant qu’en entrant » et l’architecte par une généreuse conclusion : « l’art doit réunir les gens et non les diviser ».

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°532 du 1 décembre 2001, avec le titre suivant : Pinault et Ando sont dans un bateau

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