Lundi 16 septembre 2019

Piero Gilardi - Radicalement humaniste

Par Manou Farine · L'ŒIL

Le 23 août 2010 - 587 mots

Il faut le voir, l’œil frisant, démontrer poliment la valeur d’usage de ses œuvres dans les salles du CCC [Centre de création contemporaine, à Tours], poser une hanche leste sur l’un de ses troncs d’arbre à écorce moelleuse et potelée, exécuter dans un sourire doux à mourir quelques tractions sur un matelas de feuilles couleur d’automne en polyuréthane, ou se glisser, chat souple à moustache grise, d’un tapis végétal à un habitacle champêtre 100 % synthétiques. « C’est un homme d’une générosité sidérante, confie Benoît Porcher, galeriste parisien de Piero Gilardi. Radical mais cordial.»

Et la rétrospective de l’artiste italien le démontre sans mal, qui élucide une œuvre saisissante de solidité esthétique, politique et éthique. 1963-2010 : des premiers Tapis-nature, carottages de paysages artificiels d’un transgénisme pop boosté à l’enfance, à Phosphor (2009), arbre calciné à l’intérieur duquel le visiteur constate sa concentration de phosphore.  

Il s’éloigne du monde de l’art
Entre-temps, Piero Gilardi aura fermement traversé son temps, veillant sans mollir à placer l’homme au centre de la communauté contemporaine, la communauté au centre du vivant et le vivant au centre de ses préoccupations. Quitte à corriger à chaque fois que nécessaire. Et il corrigera beaucoup. Ainsi quand le succès de ses premiers Tapis-nature lui font franchir le seuil des puissantes galeries, le jeune Turinois s’empresse de s’éloigner de la production d’objets dont il pressent déjà la tyrannie, évitant du même coup le contresens auquel s’exposeraient ses objets participatifs. 

C’est en théoricien qu’il poursuit, cheville ouvrière intellectuelle de l’Arte Povera auquel, en bon « artiste de réseau » il assure des correspondances auprès de la scène internationale. Gilardi creuse plus loin, plus large. En 1969 donc, à 27 ans, Gilardi cesse toute activité dans le « monde de l’art » et s’engage dans l’espace social, misant cette fois sur la créativité collective, convaincu de la possibilité « pour chaque sujet d’être le partenaire d’un art choral ».  

Son retour dans l’histoire
Réserve indienne, tribu kenyane, Nicaragua, il ne revient à Turin qu’en 1981. L’état de désagrégation sociale de la région lessivée par la désindustrialisation le cueille de plein fouet. Il reprend son bâton d’artiste activiste, écrit encore, publie, édite, milite, multiplie les expériences collectives dans sa ville et intègre à bras-le-corps les violentes modifications apportées par les nouvelles technologies. Une telle obstination à produire du lien manque de lui coûter sa place dans l’histoire, quelque part entre Pascali et Pistoletto. Ce choix, explique-t-il, de « vivre l’art comme un processus structurellement relationnel, exige, parmi d’autres sacrifices, le renoncement à consolider la poétique subjective qui confère à un artiste de l’épaisseur, de la force, de l’identité ». « Lucide mais pas revanchard », ajoute Benoît Porcher. 

Quant à l’histoire, Gilardi y trouve finement sa place. En théoricien, en précurseur rétro-activé de l’esthétique relationnelle, en référent discret mais essentiel de jeunes artistes et designers, même si lui importe bien davantage son Parc d’art vivant à Turin, synthèse de toutes ses expériences participatives. Dominique Gonzalez-Foerster, Michel Blazy et tout récemment le paysagiste Gilles Clément y ont mis la main à la pâte. « Ainsi que le disait un savant mythique, écrit Gilardi, la vérité ne peut se trouver ni dans un seul rêve, ni dans le rêve d’un seul. »

Biographie

1942 Naît à Turin.
1965 Expose pour la première fois ses Tapis-nature.
1968 S’engage vers le Land Art, l’Arte Povera et l’art Antiforme.
1985 Lance un projet de recherche sur les nouvelles technologies, présenté au Parc de la Villette à Paris.
2008 Crée le Parc d’art vivant à Turin.

« Piero Gilardi, leçons de choses », Centre de création contemporaine, Tours (37), www.ccc-art.com, jusqu’au 7 novembre.
Semiose galerie-éditions, 3, rue des Montibœufs, Paris XXe, tél. 09 79 26 16 38, www.semiose.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°627 du 1 septembre 2010, avec le titre suivant : Piero Gilardi - Radicalement humaniste

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