Photo : l’envolée des prix

Le Journal des Arts

Le 12 février 2013 - 1322 mots

La photographie assiste à un foisonnement des distinctions et récompenses offertes par des mécènes. Elles témoignent de la diversité des pratiques pour ce médium.

Une médaille. C’est la récompense décernée en 1955 au photographe Jean Dieuzaide, premier lauréat du prix Niépce. Surnommé « le Goncourt de la photographie », le plus ancien prix photographique français, celui qui a révélé Robert Doisneau, est alors institué par l’association Gens d’images dans un but : primer des auteurs. « On entrait dans la civilisation de l’image. Il fallait faire reconnaître le statut social et culturel des photographes professionnels, encore perçus comme des artisans ou des reporters de faits divers », rappelle Nathalie Bocher-Lenoir, déléguée générale du prix Niépce. Alors que cette reconnaissance est désormais acquise, le prix existe toujours. En juin 2012, le 56e lauréat, Denis Darzacq, de l’agence Vu, a reçu un chèque de 8 000 euros signé par le producteur de cinéma Marin Karmitz, mécène du prix Niépce depuis deux ans à travers sa société MK2.

Le reportage d’abord
L’exemple vient d’Amérique. En 1937, Edward Weston inaugure la bourse de photographie de la Fondation John-Simon-Guggenheim. Ses successeurs se nomment André Kertész, Diane Arbus ou Paul Graham, figure britannique actuelle du documentaire social. De l’après-guerre aux années 1980, la prime est donnée au reportage. Depuis 1955, le World Press Photo, basé à Amsterdam, de statut associatif, organise un concours mondialement reconnu, et fait voyager dans quarante pays les images de presse gagnantes. Dans les années 1980, des reporters légendaires, Robert Capa, Henri Cartier-Bresson, W. Eugene Smith, donnent leur nom à autant de prix dont le prestige est accru par des dotations culminant à 30 000 dollars (environ 22 000 euros).
 
Les marques de matériel photo visent plutôt l’approche publicitaire. Depuis 1980, le prix suédois Hasselblad récompense une œuvre. Après Henri Cartier-Bresson, Cindy Sherman ou Sophie Calle, Paul Graham a empoché en 2012 la somme d’1 million de couronnes suédoises (105 000 euros), une médaille d’or et un diplôme. En France, le Grand Prix national de photographie, institué en 1978 par le ministère de la Culture, légitime l’art de la photo de Brassaï à Jean-Paul Goude avant de muter en 1998 en « Grand Prix national des arts visuels », jamais décerné. « D’une manière générale, les Grands Prix ont été supprimés car il y a désormais de nombreux prix dont certains ont une belle visibilité. On pensera par exemple au prix HSBC », explique-t-on Rue de Valois.

Les subsides s’amenuisent quand la banque commerciale HSBC, déjà commanditaire de Raymond Depardon, innove en 1995 : « Quand nous avons lancé le prix HSBC, la photo, considérée comme un art mineur, ne jouissait pas de la même reconnaissance qu’aujourd’hui. C’était un vrai pari », rappelle Christine Raoult, déléguée générale du prix HSBC, lequel a reçu 784 candidatures en 2013 contre 40 à l’origine. « La principale difficulté pour la génération émergente était d’éditer son premier ouvrage, ce qui impliquait une prise de risque pour l’éditeur », analyse-t-elle.
 
Tous les ans, deux lauréats gagnent une monographie éditée par Actes Sud (Arles). Six de leurs œuvres, acquises pour un montant total de 5 000 euros, enrichissent le fonds HSBC. Le 13 février ont été primées deux jeunes photographes : Noémie Goudal (née en 1981), qui vit entre Londres et Paris, et Cerise Doucède (née en 1987), qui vit et travaille à Toulon. Dans la finance, le Deutsche Börse Photography Prize (Francfort-sur-le-Main), créé en 2005, ou le prix Eurazeo (Paris), né en 2010, restent discrets, à l’inverse de la banque privée Pictet (Genève), qui médiatise depuis 2008 le thème du développement durable. « Aucun prix de photographie n’abordait ce sujet », se félicite Stephen Barber, président du prix Pictet qui s’est donné l’envergure d’un prix Nobel photographique à travers le choix de son président honoraire, Kofi Annan, ancien secrétaire général des Nations unies ; la désignation de finalistes de poids à l’instar d’Andreas Gursky, et une audience de 400 millions d’individus. « Nous avons créé un prix important pour attirer l’attention sur le lauréat », assure Stephen Barber. Douze candidats ont été retenus en 2012 parmi 650 dossiers venus de 76 pays. Médaille d’or Robert-Capa (1992, 2002), lauréat du prix Niépce (2002) et de la Deutsche Börse (2009), le Français Luc Delahaye, ancien reporter et artiste controversé, a reçu en octobre 2012 le 4e prix Pictet doté de 100 000 francs suisses (80 000 euros) autour du thème « Power » (Puissance). Le Britannique Simon Norfolk, qui n’était pas finaliste, surprenait au même moment en recevant le Prix de la commande, d’un montant de 30 000 euros.

Apport crucial des sponsors
L’aide à la création (re)deviendrait-elle l’apanage des mécènes ? « Il semble plus efficace que ce soit la société civile qui crée et décerne des prix que l’État dont c’est moins le rôle », avance-t-on au ministère de la Culture. En 2007, le prix Marc-Ladreit-de-Lacharrière - Académie des beaux-arts saluait l’ouverture de la section photographie, attendue depuis un siècle et demi. Lauréate en 2012, la Sud-Africaine Katherine Cooper exposera à l’Institut de France l’œuvre produite grâce à sa dotation de 15 000 euros. « J’étais loin d’imaginer la rapidité et l’ampleur du succès de ce prix de photographie […] : en novembre dernier l’exposition de la lauréate Françoise Huguier a attiré plus de 10 000 visiteurs de toutes nationalités », s’étonne Marc Ladreit de Lacharrière, président de la financière Fimalac.

La pérennité de certaines récompenses dépend de l’apport, crucial, des sponsors. La maison de luxe Hermès vient ainsi de s’engager jusqu’en 2017 à subventionner à hauteur de 150 000 euros le prix Henri-Cartier-Bresson, décerné tous les deux ans. Remis en juin, ce prix, doté de 35 000 euros, sera diffusé à New York et à Berne dans les galeries d’Hermès. De même, la Fondation Luma gérée par la mécène suisse Maja Hoffmann subventionne depuis onze ans le « Prix Découverte » des Rencontres d’Arles doté de 25 000 euros (lire le JdA no 384, 1er février 2013, page 6).

« À quoi bon avoir du talent si personne ne le sait », clame l’opérateur téléphonique SFR, autre partenaire du festival où il promeut le prix SFR Jeunes Talents. Depuis 1998 et la création de la « Bourse du Talent » par le site Photographie.com, sont apparus le prix Archimboldo de la création numérique, le prix SFR-Le BAL dédié aux étudiants des écoles d’art, les prix de photojournalisme Carmignac Gestion ou Lucas-Dolega, des avatars du prix Nadar pour les livres de photo, sans compter le Prix de la photo de mode du festival d’Hyères, de la photo culinaire, et l’on en oublie. En novembre 2012, les mécènes Sylvia Schildge et Joséphine de Bodinat ont inauguré respectivement le prix « Virginia de femmes photographes » et le prix Camera Clara valorisant le travail à la chambre. « Par leur multiplicité, les prix font prendre conscience de l’importance de la photographie dans sa diversité », estime Daniel Barroy, chef de la mission de la photographie au ministère de la Culture. Trop de prix tuent les prix ? Non, se récrie le monde de la photo. « Un photographe primé va continuer à travailler dans la presse ou la mode », note Daniel Barroy. « Recevoir le prix Niépce rend une galerie plus facile à démarcher », argue Nathalie Bocher-Lenoir. Pourtant, il y a deux ans, la marque automobile BMW a choisi de mettre un terme au prix Paris Photo-BMW pour financer une résidence d’artiste au Musée Niépce de Chalon-sur-Saône. Ce foisonnement d’aides privées peut-il compenser des outils tels que la commande et les achats du Cnap (Centre national des arts plastiques) ? Les pouvoirs publics, conscients que les prix ne peuvent pallier aux baisses de subsides, s’interrogent aujourd’hui sur la lisibilité qui pourrait leur être donnée.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°385 du 15 février 2013, avec le titre suivant : Photo : l’envolée des prix

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