Mardi 10 décembre 2019

Philippe Parreno

Par Anaïd Demir · L'ŒIL

Le 1 juin 2002 - 1025 mots

Si Philippe Parreno avait un point commun avec les insectes, ce serait sans doute son regard pénétrant doté de multiples facettes. Un regard holographique qui diffracte les angles et les points de vue, s’attache aux reliefs et fait son miel des effets lumineux comme des effets de langage de sa galerie de personnages.

Depuis le début des années 90, les expositions de ce passionné de l’image fourmillent d’indices à pister. L’artiste sécrète un à un sur son chemin les éléments épars de quelques récits à recomposer, réinterpréter et commenter à l’infini. Tout comme il se plait à jouer des visons kaléidoscopiques dans son travail, Parreno ramifie aussi son parcours en travaillant régulièrement en collaboration avec d’autres artistes : Pierre Huygue, Liam Gillick, Dominique Gonzalez-Foerster, mais aussi Charles de Meaux ou l’architecte François Roche... font partie de cette génération de créateurs qui ont débuté au même moment et dont les sensibilités et les préoccupations sont proches. Films et vidéos, magazine ou livre, installations, photographies, affiches, objets, discours, manifestations d’enfants, suite de souvenirs ou de secrets... Peu importe la forme que prend l’œuvre finalement, du moment qu’elle contient sa charge narrative et que l’on est prêt à décrypter une histoire parmi toutes les possibilités offertes. Et au cœur des narrations que tisse Philippe Parreno, des personnages s’incarnent. Tirés du néant, ils viennent distordre le temps, réduire l’interstice entre le réel et l’imaginaire. Un saut de puce que l’une de ses œuvres les plus connues, la reproduction du célèbre panneau Welcome Twin Peaks (1991) tiré du film de David Lynch, semble annoncer dès le début. Un arrêt sur l’image. Un simple panneau greffé dans le réel et nous voilà prêts à retrouver les traces de l’énigmatique Laura Palmer. Peu importe qui l’a tuée, du moment que l’on se plonge dans l’ivresse de la série télé.
L’une de ses vidéos, No More reality, nous présente un personnage dont on ne sait s’il est un érudit ou un sombre idiot. Il possède cinq langues à son actif mais les mêle dans un incompréhensible galimatias qui fait autant allusion à un personnage du film Le Nom de la rose qu’à une métaphore de la Tour de Babel. D’ailleurs, la schizophrénie n’est-elle pas une des qualités de l’acteur ? Parreno utilise les talents de l’imitateur Yves Lecoq dans certains de ses films. Dans L’Homme public, le même Lecoq fait un discours d’inauguration très officiel dans lequel l’apparent sérieux de la mise en scène tranche avec l’évocation continue de Dragon Ball, le célèbre manga.
L’image est sans cesse trahie par le langage et Parreno en explore les dessous, du scénario à la fabrication des images. Ces décalages linguistiques, ces recours à l’absurde ou à l’humour, sont des moyens supplémentaires d’ouvrir des parenthèses temporelles, de dépasser le réel. Mais si les personnages fictionnels entrent si souvent en jeu dans les œuvres de Parreno, ce n’est jamais sans se départir du langage et du scénario. Snow dancing (1995) est une « fête » qui se joue dans un centre d’art pour une durée limitée, suivant un scénario tiré d’une nouvelle de l’artiste. L’exposition devient une scène de théâtre. Le public forme le cortège des acteurs. Une fois la représentation terminée, les restes de la fête donnent une idée de ce qui a pu avoir lieu.
Vicinato (2000), l’un de ses derniers films, retrace une conversation que l’artiste aurait échangée avec ses amis à propos de la société en général. La conversation retranscrite et rejouée par des acteurs vient une fois de plus décaler le réel. Mais en soi, les vrais personnages sont sans cesse en quête d’auteurs. Ils existent mais sommeillent dans un « No man’s time » (en référence au titre de l’exposition d’Eric Troncy à la Villa Arson en 1988), en attendant qu’on vienne un jour les tirer de l’oubli, les animer et leur inventer une histoire. Ce fantasme, c’est Ann Lee qui l’a finalement concrétisé il y a deux ans. Cette créature bleutée à la silhouette gracile et aux yeux tristement veloutés est un pur produit manga choisi sur catalogue. Pierre Huyghe et Philippe Parreno l’ont sortie de l’anonymat et affranchie du dur marché des personnages de fiction. Pour quelques yens, une agence de création japonaise livrant des personnages à des producteurs en mal de héros, leur ont cédé les droits. Dès lors, Ann Lee s’est dotée d’une psychologie évolutive propice à mille et un récits. Modélisée en 3D, animée, douée de parole, elle circule de mains en mains, d’un artiste l’autre, tel un avatar dont on réinventerait l’histoire à chaque instant. Une anti-héroïne qui prend corps et s’exprime à travers les dessins animés d’un groupe d’artistes à la sensibilité proche : Pierre Huygue, Dominique Gonzalez-Foerster, Rikrit Tiravanija... et d’autres artistes offrent un rôle à cette « coquille vide » (« No ghost, just a shell »). Support d’une réflexion, Ann Lee interroge surtout la question des droits d’auteur. Les artistes qui l’ont animée cherchent une solution légale pour un jour la faire disparaître tout en lui laissant jouir de son propre copyright, soit disposer de sa personne. Délicat mais apparemment pas impossible.
Au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, pour l’exposition personnelle de Parreno, ce sont les Aliens qui cette fois déchirent la membrane spatio-temporelle et s’emparent de la part de réel qui est en nous... L’exposition s’ouvre sur un texte de Jaron Lanier, le père de la « réalité virtuelle » et nous fait basculer dans la science-fiction. Les différentes œuvres présentées deviennent les souvenirs et des bribes de discours rapportées par des Aliens après une visite sur Terre, parmi les êtres humains. On s’immerge, entre autres, dans un film dont le scénario a été écrit en code morse : Le Mont Analogue (en référence au livre de René Daumal). Ce film tout en signaux lumineux permet de localiser ce territoire imaginaire. Un parcours semé d’énigmes à explorer sous toutes ses coutures, en version kaléidoscopique.

- PARIS, Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 11, avenue du Président Wilson, 75116 Paris, tél. 01 53 67 40 00, 31 mai-22 septembre.
A lire : Philippe Parreno, Speech Bubbles, éd. Les Presses du réel, Coll. Documents sur l’art, Dijon.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°537 du 1 juin 2002, avec le titre suivant : Philippe Parreno

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