Art contemporain

Peter Saul fait de la résistance

Par Renaud Faroux · L'ŒIL

Le 1 décembre 2003 - 1184 mots

Figure légendaire de la contre-culture américaine, Peter Saul, après vingt ans de bons et loyaux services à l’université d’Austin, Texas, dans la ville où George Bush était gouverneur, vient de prendre sa retraite et de déménager près de New York. Agitateur convaincu de la gauche américaine, il continue de disséquer nos cultures, les pinceaux aux poings.

Peter Saul est à l’art contemporain ce que Robert Crumb est à la bande dessinée et les Grateful Dead au rock’n roll. Il incarne la pensée libertaire des années 1970 sortie des universités californiennes. Au cours de leur escapade parisienne, Peter et sa femme Sally ont fait une visite au Louvre et au musée d’Orsay. Étonnant qu’un des peintres les plus dérangeants de sa génération, lui que les critiques d’art officiels suspectent d’avoir « le plus mauvais goût d’Amérique » s’attarde à contempler les grands maîtres. Amusé de notre surprise, il précise : « J’adore le xixe siècle, j’aime beaucoup l’Olympia de Manet, Les Raboteurs de Caillebotte… Quand je viens à Paris, je passe toujours du temps devant les grands classiques, sans rire. Je crois que c’est à cette époque que la peinture était vraiment à son apogée. J’aime les grands maîtres anciens qui avaient en plus de leur style un point de vue, une façon de voir ou de critiquer la société dans laquelle ils vivaient. Après, avec l’art du xxe siècle, la peinture n’est devenue que du style. »
Peter Saul a repris à son compte beaucoup de chefs-d’œuvre. Un des mantras des artistes du Pop Art est de s’accaparer tout ce que l’on voit pour le détourner ou lui donner un sens nouveau. Ainsi Saul a peint La Mort de Sardanapale de Delacroix, avec à la place du tyran qui voit s’effondrer son royaume, Donald Duck coiffé d’un keffieh, ou encore une Mona Lisa au sourire encombré de macaronis…
Devant le politically correct qui a envahi nos esprits, Peter Saul continue de se proclamer painterly incorrect et il ajoute : « Je veux être vécu comme impoli. Je ne suis pas très respectueux de l’art moderne, de l’histoire officielle, du bon goût. » Il faut se souvenir que déjà, dans les années 1970, il avait repeint Guernica. À l’époque cette version trash de Picasso fut censurée en France par Pignon et les communistes : « On ne peut pas repeindre Guernica après Picasso ! » Mais devant l’horreur criminelle reproduite au Viêtnam, pourquoi ne pas détourner les outils percutants du Te deum de noirs et de gris du peintre catalan par des couleurs acidulées sorties des photographies cauchemardesques, couleur napalm, de Life Magazine et de la bande dessinée MAD. Quand on demande à Saul quelle leçon il a tirée du travail de Picasso, s’il a été influencé par les déformations du maître, intrigué il souligne : « Non, je ne pense jamais à lui. Ce que j’aime chez Picasso, c’était sa façon de vivre, son style de vie : une maison dans le sud de la France, être entouré de stars de cinéma, mais non, sérieusement, je ne pense jamais à sa peinture. C’est comme avec Francis Bacon. Ce que j’apprécie chez Bacon c’est combien les artistes américains détestaient sa peinture. Ce que j’aime avec les artistes dits classiques, c’est la singularité de l’œuvre. On ne peint pas vingt fois La Mort de Sardanapale ou Le Radeau de la Méduse. Je ne suis pas interessé par les séries. »
Devant un grand tableau qui représente un George Bush au cerveau en gruyère qui détruit des mosquées, il reprend sans tact ni diplomatie : « Je ne veux pas faire des séries sur Bush. Bush en Irak, Bush en Amérique latine, Bush en Afrique… Mais en même temps ce que j’aime quand je peins George Bush, c’est qu’il a vraiment l’air bête. Ce n’est pas si facile de trouver un personnage officiel qui a naturellement l’air idiot. Il est bien habillé mais il n’est pas très intelligent. Tant mieux pour moi, car il devient plus intéressant pour mon travail en tant que personnage qui incarne l’idiotie. » Alors, on insiste : « Vous pensez donc que l’art peut être une arme ? Avez-vous le sentiment d’être un peintre américain ? » Peter Saul réplique : « Peut-être pas une véritable arme dans le sens meurtrier. Mais la peinture est une arme qui me satisfait personnellement, par exemple quand je fais le portrait de Bush. Je crois que, oui, je me considère comme un peintre américain. Je pense que mon américanité a à voir avec ce que je fais de ma propre culture. La culture américaine est un incroyable et riche puits d’où je peux extraire tout ce qui me plaît ou au contraire tout ce que je déteste. Pour moi la culture américaine, en fait, c’est presque aussi agréable qu’une femme… »
Peter Saul se met à rire. Derrière des lunettes cerclées de fer, ses yeux pétillent et il a une mine de premier de la classe avec sa coupe au bol. Il garde à plus de soixante ans une allure d’éternel étudiant. Il souligne : « Je crois avoir toujours gardé au fond de moi la possibilité de rire devant toute forme d’autorité. L’autorité est toujours sotte et celui qui la représente est toujours le plus idiot. Il faut rester infantile. J’essaie toujours de rester un enfant, c’est parce que j’ai peur de la mort, alors je ne veux pas grandir. » La conversation s’arrête pour un temps de méditation, puis repart : « Mon prochain tableau est un portrait de Salvador Dali donnant des conseils à George Bush en lui faisant pipi dans l’oreille et sur le nœud de sa cravate. Je voudrais aussi faire un portrait de Matthew Barney chevauchant les éléphants aux pattes de girafe de Salvador Dali. »
Et dans le monde de l’art actuel, comment se place Peter Saul ? « J’ai à présent des amis qui sont des critiques d’art. Mais les critiques ont toujours trouvé mon travail trop “affectif”, avec “un humour téléphoné”… Les critiques américains parlent surtout d’art informel, de carré, de cercle… Si tu peins mille fois un cercle ou un carré les galeries américaines sont grandes ouvertes ! Je parle des Ellsworth Kelly, Donald Judd… Ces gens ont conquis tous les musées même au beau milieu de l’Australie, avec de l’art dit américain. Aux États-Unis nous avons grandi dans l’esprit qu’il fallait peindre le dernier tableau de l’histoire de l’art. Ainsi Rothko disait, je vous cite de mémoire : “Il n’y a pas eu de bonne peinture sur le rien. C’est à nous de la faire.” J’ai toujours été négatif devant une certaine Amérique. Cela me fait une drôle d’impression d’être contre la culture américaine, cela me donne un air de Don Quichotte. Quand j’étais jeune, aux Beaux-Arts, on nous apprenait à laisser parler la peinture ! C’est complètement idiot, la peinture et les peintres n’ont souvent rien à dire. » Après ses paroles péremptoires laissons parler les œuvres réjouissantes de cet iconoclaste de talent.

Peter Saul (en permanence), PARIS, galerie du Centre, 5 rue Pierre au Lard, IVe, tél. 01 42 77 37 92.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°553 du 1 décembre 2003, avec le titre suivant : Peter Saul fait de la résistance

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